Comment nous résistons à la scientifisation de toute chose

N’importe quelle entité est susceptible d’intéresser les sciences. Cette affirmation semble fonctionner comme un programme des sciences contemporaines au sens le plus large du mot : “sciences”.

On devrait essayer de dénombrer les éléments des collections d’objets scientifiques au XVIIIème siècle par exemple. Puis le comparer au nombre d’objets contenus dans les collections scientifiques d’aujourd’hui. Il ne fait aucun doute que l’augmentation, saisie dans le durée des deux derniers siècles, apparaisse comme exponentielle. C’est là une banalité que de le dire, mais le monde occidental contemporain est un monde où la plupart des entités semblent avoir basculé du côté de la science, où si l’on préfère, de la nature.

Ce mouvement profond de naturalisation caractérise les sociétés occidentales, et on peut le distinguer d’autres mouvements [l’animisme, le totémisme, l’analogisme, pour reprendre la classification de Philippe Descola]. Pour autant, les habitants des mondes occidentaux ne vivent pas, loin s’en faut, comme si toutes les entités qu’ils rencontrent relevaient du registre des discours scientifiques (par exemple sous la domination d’un régime technoscientificocratique absolu). Quand bien même à toute entité pouvait correspondre un discours scientifique ou un objet épistémique, les habitants des mondes occidentaux ne cessent pas d’oublier cette correspondance, préférant leurs propres théories à celles des scientifiques, adoptant des postures conformes aux croyances animiques, totémiques ou analogiques. Nous consultons des voyantes ou des psychanalystes, nous nous attachons à des objets auxquels nous attribuons des vertus, nous choisissons pour guides des dieux ou des héros, nous parlons à nos chats et nos chiens, nous jouons des dates de naissance aux jeux de hasard, et, d’une manière générale, nous croyons aux sortilèges et aux exorcismes.

L’indéniable scientifisation des entités du monde occidental - la transformation des choses en objets épistémiques - ne parvient pas à saturer la totalité de l’expérience humaine - et bien que cette perspective ait été évoquée durant le vingtième siècle avec crainte, on est en droit de se demander ce qu’une telle saturation signifierait - sinon la transformation d’une société d’humains en société de machines - et déjà une prétention “à faire taire” les entités qui ne seraient pas conformes aux descriptions des jeux de langage dominants . Que nous puissions être décrits comme des machines, voilà l’enseignement majeur des sciences au bout du compte. Mais cette description, aussi pertinente soit-elle, ne parvient pas à faire taire les autres descriptions possibles : nous nous référons régulièrement à d’autres descriptions (explicites ou implicites, conscientes ou inconscientes) qui ne remplissent pas les critères des descriptions reconnues comme scientifiques. Dans la réalité, ces différentes descriptions (ou : théories ou croyances) sont en confrontation permanente : leur rivalité constitue à mon avis le trait caractéristique les sociétés occidentales.

Cette manière de présenter les choses, dans les paragraphes qui précèdent, apparaîtra probablement comme l’effet d’un relativisme insupportable à bien des intellectuels. Une certaine vulgate post-moderne tend à opposer les sciences (et plus largement les technosciences), en tant que serviteurs du pouvoir, voire incarnations du pouvoir lui-même (dans le cas des sociétés gouvernées par les experts) aux masses, forcément réduites à des cohortes de consomateurs crédules et manipulées. Mais admettre que les mondes occidentaux sont devenus dans une large mesure un vivier d’objets épistémiques ne signifie pas pour autant que les habitants de ces mondes soient entièrement déterminés par les résultats des investigations scientifiques, que nous ne soyons au fond que l’effet de la naturalisation du monde : bien au contraire, j’estime que ces habitants se déterminent en suivant aussi schémas de pensées, d’autres jeux de langage, d’autres philosophies ou croyances (une philosophie n’étant au fond rien d’autre qu’une croyance qui se voudrait explicite), que ceux fournis par les sciences.

Je visionnais récemment à la télévision une programme de vulgarisation scientifique sur la procréation. On y racontait certaines recherches des sciences cognitives et neurologiques prétendant faire apparaître les lois des préférences amoureuses. C’est là un terrain de jeu excitant pour les chercheurs, et prometteur pour bon nombre d’industries, étant donné l’importance dans l’existence humaine des relations amoureuses. Alors on se fait fort de montrer, voire de démontrer, expérimentations à l’appui, que la plupart des gens sont attirés par des personnes dont le visage et le corps sont justement proportionnés, harmoniquement dessinés, symétriquement ordonnés - il existe un spécialiste de réputation internationale qui s’amuse ainsi avec des poupées barbies, étudiant les réactions des mâles devant ces poupées et en déduisant je ne sais quoi sur la beauté en général - un autre qui fait défiler des photographie de visages d’adultes devant des nourissons de quelques mois, essayant de démontrer je ne sais quoi au sujet de la préférence innée des bébés pour tel ou tel visage - un autre qui invite des couples à faire l’amour dans une machine d’ Imagerie à Résonnance Magnétique, et contemplait sur un écran d’ordinateur la représentation en 3D des organes à l’oeuvre à l’intérieur du vagin, dans le but peut-être d’en savoir un peu plus sur ce que pourrait être un coït parfait ? - Et des centaines de laboratoires ainsi, à travers le monde, financés par telle ou telle industrie ou tel ou tel organisme public, s’essayant à déterminer ce qui fait de nous autres, habitants cobayes des mondes occidentaux, des individus déterminés - croyant à des choses naïves comme les sentiments, le hasard, la rencontre. Franchement, on ne va pas beaucoup plus loin que Descartes et sa machinerie amoureuse : on aurait à mon avis mieux fait d’en rester aux Passions de l’âme (1649), à ces histoires d’échauffements, de liqueurs, d’esprits animaux plus ou moins excités, de réseaux de nerfs parcourus de tremblements incontrolables. Et puis Descartes était tout de même un peu plus subtil que les philosophes cognitivistes, et surement moins dupe de ses propres délires.

Ce qui me frappe : à quel point la profusion des recherches neuro-cognivistes est excitée en réalité par les progrés technologiques. Il faudra écrire incessamment sous peu une histoire des sciences cognitives articulée autour des progrès de l’imagerie médicale. L’existence des ces machines à scruter nos organes, et la nécessité d’en rentabiliser l’acquisition, la nécessité toute bête d’en faire quelque chose, de les utiliser, qui déterminent à mon sens bon nombre de projets de recherches. Nous avons les machines : reste à trouver des entités susceptibles d’être examinées par ces machines. L’étape de conceptualisation de ces entités, qu’on les saisisse dans une perspective cognitiviste, neurologique ou je ne sais quel autre jeu de langage, vise à constituer des objets épistémiques, lesquels justifient l’usage des machines, et l’entrée de ces entités modifiées dans les laboratoires (et tout ce qui s’ensuit : la recherche de financement, l’intéressement des industriels, des gouvernements, du public éventuellement, les salaires et les carrières des chercheurs, les applications thérapeutiques - très aléatoires, la création de nouveaux marchés - beaucoup moins aléatoires). Bref on ne sait pas ce qu’on cherche, mais l’existence même de ces machines, et l’existence même des chercheurs et des laboratoires, obligent en quelque sorte à produire des objets de recherche, aussi futiles soient-ils.

Ce que les habitants des mondes occidentaux sont censés préférer - hé bien! voici un objet de recherche parfaitement adapté à cette machinerie scientifique : ça intéresse des tas de gens, les industriels au premier chef, tous les réseaux marketing qui recouvrent ou tentent de recouvrir les mondes occidentaux. Ce n’est pas pour rien que le paradigme de l’individu comme centre névralgique de préférences, a inspiré toute une philosophie de l’économie (et bien des programmes politiques). Cognitivisme, neurologie, économie de marché, marketing : la boucle est bouclée pour ainsi dire : on a les philosophies qu’on mérite.

Heureusement : les habitants des mondes que les sciences tentent de saturer d’objets épistémiques ne sont pas aussi crédules qu’on voudrait le faire croire. “Nous” pouvons être décrits comme des consommateurs manipulables et naïfs ? Certes, il ne me viendrait pas à l’idée de le nier. Mais nous pouvons tout aussi bien être décrits autrement. Nos sentiments, nos pensées, nos rêveries, peuvent être transformées en objets épistémiques formatés pour les études en laboratoire ? Certes, il serait absurde de prétendre le contraire. Mais à l’évidence, nous continuons dans une large mesure de sentir, de penser et de rêver comme si les laboratoires ne constituaient pas le lieu de vérité ultime de nos désirs. Et même, ce que raconte au fond les sciences à notre sujet, nous le réincorporons à leur insu dans nos propres jeux de langage et nos formes de vie, nous les assimilons à nos propres philosophies et croyances, les métamorphosons en de nouvelles entités hybrides, nouveaux totemismes, nouveux animismes, nouvelles analogies - et n’est-ce pas en définitive ce qui devrait nous réenchanter : la capacité des habitants de ces mondes à ruser face à l’autorité ? À tenir mordicus et magré tout à leur propre savoir, leur expérience, malgré les démonstrations et les preuves ?

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One Response to “Comment nous résistons à la scientifisation de toute chose”

  1. récits » Blog Archive » remarques sur les dits “psychothérapeutes” Says:

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