remarques sur les dits “psychothérapeutes”
Hier après midi donc, a été adopté par l’Assemblée Nationale un amendement à l’article 52 de la loi du 9 août 2004, dit amendement Accoyer, qui impose à ceux qui prétendent exercer le métier de psychothérapeute à se soumettre à certaines contraintes préalables : inscription à un registre (départemental ou régional), suivi d’une formation en psychopathologie à l’université (de 500 heures), stages de formation sur le terrain, etc. (le texte doit passer maintenant devant le Sénat)
On passera sur les modalités de ce vote, obtenu contre l’avis du ministre de la santé (!), et dans le cadre d’un projet relatif au domaine des médicaments (!!). Alors même que des discussions sont engagées depuis plusieurs mois (voire plusieurs années) entre le ministère et les différentes associations psy, ce vote vient saborder les tractations en cours, de manière brutale, et le député PS Jean-Marie Le Guen a raison de présenter ce coup politique comme un “hoquet gouvernemental”.
Mais passons.
Pourquoi donc tant d’agitation autour de ce projet visant à fixer le cadre de l’exercice de la profession de psychothérapeute ? Qu’une collectivité souhaite en effet fixer ce cadre, voilà qui semble à première vue raisonnable. L’exercice de la profession de médecin est extrêmement réglementé : pourquoi n’en irait-il pas autant de la profession de thérapeute de la psyché ? Si on prend au sérieux la souffrance psychique, au même titre que la souffrance physique, alors on ne peut laisser n’importe qui faire n’importe quoi.
1° les naturopathes
La situation se complique si on considère qu’il existe de fait un métier extrêmement réglementé qui prétend justement prendre en charge la souffrance psychique : le métier de psychiatre. Or, de nombreux professionnels prétendent accueilir des personnes psychiquement souffrantes, et améliorer leur situation, ou rendre leur existence moins insupportable (pour ne pas dire : “guérir” ou “soigner”), sans satisfaire aux conditions réglementant le métier de psychiatre. Vous me direz : il en va de même dans le monde des souffrances en général - cherchez par exemple dans les pages jaunes d’Île de France les inscrits sous la rubrique “naturopathe”, réunis dans la section soins hors d’un cadre réglement : vous en trouverez des docteurs en éthiopathie, en iridologie, en géobiologie, des sophrologues, des radiésthésistes, des biomécaniciens, des hypnotiseurs éricksoniens ou pas, des magnétiseurs, et même des sympathicothérapeute. En fait l’annuaire propose 1016 réponses ! Tous ceux là font évidemment concurrence à la médecine universitaire et donc à la psychiatrie.
Dans le monde occidental, ou plutôt les mondes qui consentent à reconnaître dans les sciences universitaires le lieu de la vérité, les mondes “naturalistes” pour reprendre la terminologie de Latour et Descola, tous ces thérapeutes doivent être rangés à part de la médecine universitaire. Le titre de médecin ou de psychiatre constitue en effet le critère de légitimité officielle - d’où il s’ensuit que les thérapies menées par ceux qui disposent de ce titre peuvent être prises en charge financièrement par la santé publique, tandis que les autre thérapies ne sont pas remboursées. On n’interdit pas toutefois aux thérapeutes non médecins d’exercer - disons qu’on les tolère dans la mesure où leurs prétentions à la thérapie ne les incitent pas à se parer du titre de “médecin” d’une part, et d’autre part, dans la mesure où leur intervention prétenduement thérapeutique n’aggrave pas la situation des personnes souffrantes.
On les tolère donc. Et ce pour une bonne raison : parce que les personnes souffrantes n’hésitent pas à les consulter, malgré leur absence de légitimité universitaire, malgré leur position ambigüe vis-à-vis de la vérité (ambigüe du point de vue universitaire s’entend). Les naturopathes occupent dans la cité une position comparable à celles qu’occupent les voyantes ou les astrologues : l’université peut considérer que les fondements de leurs pratiques ne sont pas scientifiques - qu’ils reposent sur des conjectures non réfutables au sens de Popper (je me réfère à Popper parce que, malgré les critiques que les thèses de l’auteur de Conjectures et réfutations a suscitées, la plupart des scientifiques continuent de s’y référer pour légitimer le caractère scientifique de leur discours), mais, au mépris du jugement universitaire, les gens ne se privent pas de consulter des voyantes, des astrologues et des naturopathes. La délimitation du champ de la vérité par l’université ne s’accorde pas avec les pratiques des personnes. Popper a eu beau dire, la naturopathie, la voyance et l’astrologie continuent d’intéresser les personnes [cf. mon texte : Comment nous résistons à la scientifisation de toute chose ? ]. Bref, on peut les considérer comme des charlatans, ces thérapeutes exerçant hors d’un cadre réglementé, il n’empêche que leurs pratiques et discours répondent à un besoin : et, si on ne les interdit pas, si on les tolère, c’est peut-être aussi qu’une certaine idée de la liberté individuelle - le droit de croire à ce à quoi on croit - et au fond, d’un nécessaire pluralisme thérapeutique, prévient le législateur d’interdire - une telle interdiction aboutirait à la création d’un monopole absolu de la médecine réglementée sur les mondes de la thérapie, à une main mise de l’université sur le champ de la prise en charge des souffrances psychiques et physiques. Le libéralisme a du bon quand il contraint au pluralisme, fut-ce au nom de la libre concurrence, et prévient le totalitarisme.
Reste à savoir si nos amis naturopathes, hypnotiseurs, éthiopathes etc. sont concernés par cette histoire de décret relatif au titre de psychothérapeute. Cela dépend évidemment de la prétention qu’on a ou pas d’exercer à ce titre. Il existe un registre tout à fait fascinant regroupant les diverses spécialités psychothérapeutiques reconnues par la Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse (FF2P). On peut partir de là et considérer que tous ces gens là ont quelque prétention à exercer à ce titre et sont donc concernés par le fameux décret. Puisqu’il faut bien partir de quelque chose pour se repérer dans le maquis des professions de soins, nous nous appuierons mantenant sur le listing des méthodes reconnues par la FF2P pour examnier le cas des psychothérapeutes déclarés comme tels, par quoi ils se distinguent par exemple des naturopathes, des magnétiseurs ou des guérisseurs (dont on peut supposer qu’ils ne sont pas intéressés par le titre de psychothérapeute, bien qu’ils produisent éventuellement des effets psychothérapeutiques - mais comme ce qui compte dans cette histoire, c’est le titre de psychothérapeute, et non les effets psychothérapeutiques, nous nous autorisons à les laisser de côté provisoirement.)
2° les psychothérapeutes (?)
Le formulaire d’adhésion à la FF2P fournit une liste de cases à cocher intéressante, puisqu’elle nous informe des méthodes de référence reconnues par les membres de l’association. Actuellement il existe 21 méthodes de référence reconnues :
1 Analyse bio-énergétique
2 Analyse psycho-organique
3 Analyse transactionnelle
4 Art-thérapie
5 Gestalt-Thérapie
6 Hypnothérapie (hypnose classique, hypnose éricksonienne, sophrothérapie)
7 Programmation Neuro-Linguistique (PNL) thérapeutique
8 Psychanalyse
9 Psychodrame
10 Psychologie de la motivation
11 Psychosynthèse
12 Psychothérapie analytique
13 Psychothérapie centrée sur la personne
14 Psychothérapie multiréférentielle
15 Psychothérapie psychocorporelle
16 Psychothérapie transpersonnelle
17 Sexothérapie
18 Somatothérapies – Psychosomatothérapie
19 Sophia-analyse
20 Thérapie cognitivo-comportementale
21 Thérapie familiale et systémique
à quoi s’ajoutent 38 méthodes complémentaires :
1 Analyse bio-énergétique
20 Psychosynthèse
2 Analyse des rêves
21 Psychothérapie analytique
3 Analyse psycho-organique
22 Psychothérapie brève
4 Analyse transactionnelle
23 Psychothérapie centrée sur la personne
5 Art-thérapie
24 Psychothérapie intégrative
6 Danse-thérapie
25 Psychothérapie transpersonnelle
7 EMDR
26 Psychothérapie psychocorporelle
8 Gestalt-thérapie
27 Relaxation
9 Haptonomie
28 Rêve éveillé
10 Hypnose classique
29 Sexothérapie
11 Hypnose éricksonienne
30 Somatothérapie-Psychosomatothérapie
12 Intégration posturale thérapeutique
31 Sophia-analyse
13 Massage psychothérapeutique
32 Sophrothérapie
14 Musicothérapie
33 Technique de respiration
15 Programmation Neuro-Linguistique thérapeutique
34 Thérapie cognitivo-comportementale
16 Psychodrame
35 Thérapie primale
17 Psychogénéalogie
36 Thérapie familiale analytique
18 Psychologie de la motivation
37 Thérapie familiale systémique
19 Psychosomatanalyse
38 Végétothérapie
Chacune de ces méthodes suppose des associations nationales ou internationales, des écrits fondateurs et des archives, des chercheurs et des revues, des instituts de formation, des maîtres et des élèves, des portes paroles, des praticiens, des réglements et des procédures internes, et, bien évidemment, last but not least, des patients (voire : des associations de patients). Bref, tout un collectif plus ou moins riche, plus ou moins développé, soutenu par une histoire plus ou moins longue, et des procédures de légitimation qui cimentent ces collectifs, les ordonnent et les instituent. Notons que pour certaines d’entre elles (par exemple, la Psychanalyse et la Thérapie cognitivo-comportementale - les T.C.C) il existe de surcroît des enseignements universitaires (dans le cas de la psychanalyse toutefois, l’enseignement universitaire n’autorise en rien la pratique de la psychanalyse). Nous reviendrons dans un chapitre à part sur la méthode n°8 intitulée : “psychanalyse”. Mais je note au passage que ça doit étonner certains disciples de Freud de voir la psychanalyse listée comme une méthode parmi d’autres au même rang que la PNL ou la sophia-analyse.
Tous ces thérapeutes se considèrent, ou sont reconnus par la FF2P comme, ayants droits au titre de psychothérapeute. Parmis eux, certains ont été habilités en interne à la pratique de leur art, d’autres ont suivi un cursus universitaire et obtenu un titre de psychologue. L’université ne délivre pas à proprement parler un diplôme qui autorise la pratique de tel ou tel art, mais plus de manière plus générale, sanctionne un cursus en psychologie par un diplôme qui octroie le titre de psychologue, lequel est requis pour prétendre exercer dans certaines institutions. Mais de nombreux prétendant au titre de psychotérapeutes ne sont pas, au sens universitaire du terme, “psychologues”, pas plus que médecins.
Le cas des “psychologues” en général est donc assez ambigü. Et ce n’est pas pour rien que, dans le débat sur les conditions d’exercice du métier de psychothérapeute, ils soient en première ligne. En effet, ils ne sont pas médecins ou psychiatre, et pourtant la prétention au titre de psychologue est conditionnée par l’obtention d’un diplôme universitaire en psychologie. Ce qui leur donne le droit de travailler ou bien aux côtés des médecins, en tant qu’auxillaires de la médecine donc, ou bien dans des institutions publiques - l’école, l’aide sociale -, privées - l’entreprise - ou encore de s’installer en libéral. Ils entrent donc en concurrence avec des praticiens qui n’ont pas suivi leur cursus universitaire, mais qui se sont formés ne interne dans le cadre d’une association spécialisée par exemple.
L’éclectisme de la FF2P, que je n’évoque qu’à titre d’exemple, n’est pas seulement un eclectisme de méthodes, de références, de théories, de croyances, de pratiques et de jeux de langage. Mais il renvoie surtout à une disparité extraordinaire en termes de formation des praticiens. Tout l’enjeu du décret sur le titre de psychothérapeute est là : comment imaginer des procédures de légitimisation communes alors même que de telles disparités marquent le champ des méthodes ou des écoles ? Comment soumettre au même régime de légitimisation des lecteurs de Freud et Lacan, des descendants de Pavlov et Skinner, des adeptes du toucher haptonomique de Veldman, les programmeurs neurolinguistiques, et j’en passe ?
La tentation est grande pour le législateur de ne pas entrer dans les détails pour ainsi dire de ces différentes méthodes et, plutôt que de trier dans la collection des prétendants à la psychotérapie le bon grain de l’ivraie, de choisir un juge capable d’opérer une sélection rationnelle à sa place. Hé bien ! c’est exactement ce qu’a fait le législateur en cherchant à dénouer les problèmes posés par le projet de loi. Il renvoie la balle à ce tiers, et ce tiers, c’est l’université. Il conditionne la prétention au titre de psychotérapeute au suivi d’une formation de plusieurs centaines d’heures en psychopathologie - discipline dont le contenu demande encore à être précisé, car il n’est pas au fond plus précis que le contenu supposé des psychothérapies.
On comprend bien que le législateur préfère éviter de mettre le nez dans ce maquis. Et on pourrait à première vue croire qu’en se défaussant sur l’université, il s’assure ainsi qu’une certaine neutralité, voire même une certaine objectivité, soit respectée dans la formation. L’université se verrait ainsi renforcée dans sa position privilégiée vis-à-vis de la vérité, comme dépositaire de la vérité publique pour ainsi dire, ce contre quoi le champ des psychothérapies a toujours résisté (quitte à singer, au sein même des instituts de formation indépendants de l’université, les pratiques et les procédures de cette même université). Certes il vaut mieux une université, plutôt qu’une secte ou un gourou. Mais à condition que l’université soit réellement pluraliste.
Et c’est là que le bât blesse. Car la faculté de psychologie (d’où sans aucun doute on extraiera les formateurs en psychopathologie) est de fait aujourd’hui dominée par certains courants de pensée - pour dire vite : le comportementalisme, le cognitivisme et leurs dérivés - tandis que d’autres courants, par exemple le courant analytique, sont minoritaires. On y pratique surtout la psychologie expérimentale, dont les structures sont inspirées des pratiques de laboratoire, et qui prétend au moins autant s’assurer d’une certaine scientificité qu’à des fins thérapeutiques. Il existe certes en France un enseignement en psychanalyse, mais sa place est assurément particulière. La vieille garde des psychiatres français sont en général pourvus d’une solide formation freudienne, mais la nouvelle génération s’intéresse manifestement plus aux neurosciences et à la psychopharmacologie qu’aux thérapies par la parole.
Renvoyer le problème de la détermination de la légitimité psychothérapeutique - et du même coup distinguer le bon psychothérapeute du charlatan - à l’université, ça ne règle donc rien du tout : à supposer que le décret fixant l’obligation d’une formation en psychopathologie soit adopté définitivement, encore faudra-t-il s’entendre sur le contenu de la formation obligatoire. Et c’est justement là que les choses se compliquent, surtout si l’on prétend obliger les psychanalystes à suivre cette formation.
3° les psychanalystes :
Pourquoi les psychanalystes craignent-ils de perdre quelque chose dans cette histoire - alors que d’autres au contraire se réjouissent d’accéder à une reconnaissance institutionnelle publique ? Pourquoi d’ailleurs, dans le cadre de cet exposé, accordé-je un alinéa spécial pour la défense des psychanalystes, et non pas, par exemple, pour celle des programmeurs neurolinguistiques ?
Hé bien ! pour plusieurs raisons : une raison personnelle d’abord, puisque je suis moi-même psychanalyste. J’ai conscience qu’en dévoilant ainsi mon jeu, je risque fort de perdre aussitôt un certain nombre de lecteurs et de crédibilité. Un peu comme un auteur ayant entrepris de décrire la pluralités des religions vous annonçait soudainement qu’il est lui-même de confession catholique. Et j’ajouterai que dans cette histoire je suis juge et partie puisque, n’étant ni médecin, ni pourvu d’un titre de psychologue en bonne et due forme, la poursuite de mon activité professionnelle est concernée par le décret en cours sur le titre de psychothérapeute (tout comme l’activité de nombre de mes collègues). Ceci est un peu génant vous comprenez : j’imagine la tête de mes patients s’ils savaient que ce que je fais avec eux depuis plusieurs mois n’est pas tout à fait légal, et qu’il me faudrait suivre une formation supplémentaire à l’université afin de pouvoir continuer à le faire (d’autant plus que je me demande comment trouver le temps de retourner 500 heures durant sur les bancs des facultés ! sans compter les stages qu’on voudrait nous infliger de surcroît). Bref, tout cela rend les choses compliquées, surtout quand on n’exerce que depuis peu de temps, qu’on ne gagne pas encore suffisamment pour s’assurer du lendemain, et surtout, quand “on n’a rien demandé” (je “n’ai rien demandé” disait une de mes patientes l’autre jour. dans cette histoire, les psychanalystes tombent un peu de haut, qui, pour la plupart, n’avaient effectivement rien demandé.
Ce qui me pousse à proposer une deuxième raison de la défiance des psychanalystes envers le projet du législateur : la demande concernant ce fameux titre de psychothérapeute, ils ne l’ont pas demandé. Ils en subissent les effets et sont censés y répondre, mais ça ne vient pas de leur fait. Qu’il y ait parmi les psychanalystes quelques charlatans, s’octroyant le titre sans en posséder ni l’esprit ni la lettre, personne n’en doute. On trouvera ça et là des prétendus psychanalystes qui pratiquent aussi des choses aussi éloignées de la psychanalyse que le coaching par exemple, ou d’autres qui n’hésitent pas à pratiquer les consultations par téléphone ou par mail. Ces dérives sont toutefois rarissimes, et quasiment tous les psychanalystes français sont liés, peut-être pas à une école ou institut de formation donnés, mais au moins à l’éthique de la psychanalyse - à commencer par ceci qu’ils ont tous entrepris de manière approfondie une analyse et travaillent sous le contrôle d’un collègue plus expérimenté - recréant ainsi des formes de transmission du savoir qui nt largement été décrites par les anthropologues et qui valent bien, à mon sens, les formes universitaires de transmission du savoir. L’existence probable de charlatans parmi les personnes qui se prétendent psychanalystes n’a pas en tous cas suscité de la part des associations de praticiens l’idée d’un projet de loi visant à légitimer un titre. Voilà un siècle que la psychanalyse existe, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne manque jamais de laver son linge sale - en famille ou par publications interposées. Et c’est précisément cette capacité extraordinaire à s’étriper pour un bout de théorie, ou une procédure de formation par exemple, qui assure en quelque sorte, peut-être mieux que les territoires pacifiés qu’offrent certains paysages scientifiques, la crédibilité de la psychanalyse. Bref, on peut se gausser des désaccords et des luttes intestines des courants analytiques. Mais on devrait aussi se méfier des consensus, lesquels masquent parfois une incapacité à se remettre en question et à réévaluer ses croyances.
Troisième raison : à quoi bon, pourraient se demander les psychanalystes, un titre de psychothérapeute ? Nous sommes psychanalystes, n’est-ce pas déjà assez ? Pourquoi la psychanalyse devrait-elle être considérée comme une méthode parmi d’autres, et rangée sous le genre “psychothérapies” aux côtés d’autres méthodes, avec lesquelles elle n’a quasiment rien en commun, et même auxquelles elle pourrait bien s’opposer point par point ?
Prenez la question si essentielle du transfert. Pour un psychanalyste sérieux, le transfert est l’élément même sous lequel se développe la cure : rien de ce qui advient dans la cure n’échappe au transfert, ou plutôt, la psychanalyse, c’est la création et l’analyse de qui advient dans le transfert, et qui implique, point fondamental, et le sujet et le psychanalyste. C’est dans l’élément du transfert qu’émergent les symboles, les verbalisations, les gestes, tout un monde foisonnant dont l’exploration vaut bien des expéditions aux quatre coins du monde.
D’une certaine manière, le transfert, ça ne se limite pas au cabinet du psychanalyste - et c’est la raison pour laquelle une voyante avisée, un ami sincère, une amoureuse attentive, un médecin à l’écoute, soutiennent, Dieu merci !, bien des personnes - et au fond toute l’intersubjectivité peut s’entendre comme déclinaison du transfert. Mais, quand bien même on jugerait que les psychothérapeutes ne saurait échapper au transfert, on est bien obligé de reconnaître que seuls les psychanalystes et ceux qui s’en inspirent fondent leur pratique sur la reconnaissance et le maniement du transfert. C’est là un art (un art libéral, au sens médiéval), plus qu’une science. Ce n’est pas balisable par des questionnaires et des statistiques. Bref, ça n’a pas grand chose à voir avec les sciences du comportement et de la cognition.
Si j’insiste sur ce point, c’est afin de rappeler pourquoi la psychanalyse ne s’enseigne pas. Ou plutôt : l’art du transfert ne s’enseigne pas. Il n’existe pas de manuel de psychanalyse à l’instar des manuels prisés chez les praticiens des TCC. Vous pourrez lire toute la littérature, immense, que produisent les psychanalystes, vous n’en deviendrez au mieux qu’historien de la psychanalyse ou philosophe, mais certainement pas analyste.
Le législateur, dans son souci de clarifier le champ confus des psychothérapies, court le risque d’aller trop loin, c’est-à-dire de tomber dans une simplification qui ne rende pas compte de la complexité de ce champ. En espérant promulguer une loi qui couvre des disciplines ou des “méthodes” pour reprendre le mot de la FF2P aussi différentes, on voudrait marginaliser les différences, mettre tout dans un même panier étiquetté “psychothérapeutes” : les psychanalystes, et ils ne sont pas les seuls, ont raison de refuser le sacrifice de cette complexité.
Quoiqu’il en soit des décisions à venir, et des négociations éventuelles, on peut douter que l’Université soit mieux placée que le législateur pour faire le ménage dans le champ des prétendus psychotherapeutes. Fut-ce au nom des victimes de gourou déguisé en thérapeute, fut-ce au nom des patients qui se considèrent abusés par tel ou tel “méthode”, on devrait se garder d’une trop grande précipitation à légiférer pour tous, en usant d’un concept aussi vague et peu assuré que celui de psychothérapeute. ici comme ailleurs, le politique se défausse trop vite sur les sciences - le statut épistémique des souffrances psychiques prête bien trop à discussion pour justifier un tel renoncement du politique.
Popularity: 42% [?]
License
This work is published under a Creative Commons Attribution-Noncommercial-No Derivative Works 2.0 France License.









