Comment la psychanalyse m'a aidé à me détourner de l'art.

[Ce texte a été écrit à la demande d'un psychanalyste qui souhaitait pour son site web, disposer du témoignage d'un artiste ayant recontré la psychanalyse.
Mes propos n'ont pas convenu au lecteur au prétexte qu'ils étaient trop "théoriques" - alors que j'avais fait l'effort justement, ne pas être trop "théorique".
J'ai répondu en essayant de lui expliquer qu'un témoignage "pur" de toute théorie n'existait pas, tout comme une "théorie" pure n'existait pas.
Je voudrais en profiter pour signaler une chose, à destination des analystes : ne faîtes pas comme la plupart des médecins, ne prenez pas vos patients pour des cons.
Ou changez de métier.]

Comme je suis censé être un artiste, et comme je suis de plus impliqué dans la psychanalyse, ou plutôt par la psychanalyse, alors il serait peut-être intéressant, pour moi-même d'abord, et pour d'autres éventuellement par la suite, que j'essaie d'articuler ensemble ces deux pôles de ma vie.

En y réfléchissant, il m'apparaît que si la psychanalyse a pris une telle importance aujourd'hui dans mon existence, c'est sans doute en partie parce que mon expérience de l'art constitue dans une certaine mesure un échec. Ceci est un peu brutal, j'en conviens, et met à mal certaines idées reçues, considérant la vertu sublimatoire de l'art et donc la supposition selon laquelle un artiste n'aurait peut-être pas besoin de s'allonger sur le divan d'un disciple de Freud.

Je dois donc d'emblée préciser deux points :
Premièrement, j'évoquerai ici ma propre expérience, laquelle n'a de sens que dans la perspective de ma propre économie psychique - dont je ne parlerai que d'une manière vague, sans entrer dans les détails. Pour connaître beaucoup d'autres artistes, je suis convaincu que mon témoignage n'a pas grand intérêt pour qui voudrait cerner les motivations secrètes de cette figure, autrefois mystérieuse, aujourd'hui assez banale, de l'artiste, mais pourrait bien intéresser ceux qui cherchent à décrire le champ de ce que certains cercles analytiques appellent aujourd'hui "les psychoses ordinaires".
Secondement, je voudrais distinguer fermement l'art de la création. J'ai revendiqué ce titre d'artiste avec ténacité, mais je préfère aujourd'hui m'en tenir à celui de créateur. Je vais essayer de décrire la différence entre ces deux mots de la manière la plus simple possible, bien que l'affaire mérite évidemment de plus amples développements.
Pour faire vite, je dirais que l'art concerne des oeuvres, tandis que la création indique un processus, par lequel le sujet produit quelque chose qui est en dans un rapport particulier avec lui-même. Le poème entretient avec le poète qui l'écrit une certaine relation dont on voit bien qu'elle n'est pas réductible à celle que la baguette de pain entretient avec le boulanger qui l'a produite. Ce que j'appelle création a évidemment des points communs avec ce qu'on pourrait décrire comme production, elle pourrait même en constituer un cas particulier. Mais, si on met de côté le cas spécieux du "boulanger artiste", on conviendra sans trop de peine que, dans la création du poème, le poète y prend part en tant que sujet, tandis que, dans la baguette de pain, ce n'est qu'avec peine qu'on y reconnaîtra sinon la patte, du moins le boulanger lui-même en tant que sujet. J'entends par sujet cette sorte de chose mouvante qu'on pourrait décrire comme un iceberg dont la partie inconsciente, désirante, demeure la plupart du temps immergée, et dont le reste, ce qui émerge n'est qu'un effet de l'inconscient - c'est-à-dire une série d'actes, de décisions, de pensées, etc..., bref le sujet tel que le décrit la psychanalyse. Le processus de création met en jeu le sujet, ses désirs, ses phantasmes, ses angoisses : il est donc une expérience singulière, irréductible aux processi de productions industrielles par exemple.

L'art, c'est, dans ma typologie personnelle, une toute autre affaire : l'art est l'affaire du public, de la mondanité ; l'art concerne des oeuvres et des sujets confrontés à ces oeuvres. L'oeuvre, si elle existe - et elle n'existe qu'en tant qu'elle est manifestée en tant que telle, publiquement, livrée en pâture à la mondanité - est ce au devant de quoi nous allons, plein d'espoir et non sans angoisse. L'oeuvre excite, éventuellement - ce que nous appelons par euphémisme : être touchés - , elle donne à jouir parfois, suscite des discours - par exemple l'esthétique, la critique, la pâmoison - fournit le support d'identifications, de frustrations, bref, quand elle ne suscite pas l'indifférence, l'oeuvre d'art accroche le sujet autrement que ne le ferait une baguette de pain. La raison en est, à mon avis, que le sujet d'une part y reconnaît, dans cette oeuvre, quelque chose de lui-même - ça fait écho pourrait-on dire -, et d'autre part, qu'elle manifeste quelque chose qu'il n'a pas (c'est ce que Lacan dit de l'amour). Ce sentiment d'inquiétante étrangeté, d'angoissante familiarité, vient justement du fait qu'on sent bien qu'il y a là derrière quelque part un sujet créateur, quelqu'un qui y a mis ses tripes comme on dit, et bien que cet autre-là, on ne puisse que le phantasmer à partir de son oeuvre, de ce reste du processus de création, il n'en reste pas moins qu'on ressent sa présence, et cela suffit à provoquer ce phénomène somme toute épatant qu'on appelle l'art.

Je voudrais donc distinguer fermement la création de l'art. Et je voudrais vous expliquer comment je suis finalement devenu un créateur plutôt qu'un artiste, et dans quelle mesure la psychanalyse m'a aidé à dénouer l'impasse que représentait pour moi le fait de livrer des oeuvres aux mondes de l'art. Et, autant l'avouer tout de suite : c'est une histoire qui finit bien.

Ma carrière artistique a commencé avant même mon expérience créative. Pendant longtemps, je me suis rêvé artiste, écrivain d'abord, puis musicien, et certes j'écrivais un peu et je jouais un peu de guitare, mais obnubilé par cette idée de devenir artiste, c'est-à-dire de produire une oeuvre qui suscitât l'admiration du public, j'en oubliais de prendre plaisir au simple fait d'écrire ou de faire sonner les cordes de ma guitare. je suis issu d'un milieu relativement pauvre, et peu cultivé, et c'est pourquoi sans doute j'ai du attendre l'âge de trente-deux ans pour enfin m'autoriser à m'avancer comme artiste, dans des circonstances particulières.

L'été de l'an 2000, j'ai connu ce que certains psychanalystes désignent comme un déclenchement psychotique, un écroulement des signifiants, ce que Tosquelles nomme dans sa thèse une psychose de la fin de monde, et j'ai erré durant deux mois à travers le pays, armé de mon seul appareil photo et de quoi écrire. Cette aventure aurait pu s'achever dans quelque établissement psychiatrique ou pire : il n'en a rien été, et si je ne suis pas devenu complètement fou, c'est d'abord grâce à la photographie et l'écriture, pratiques autour desquelles j'avais réussi, de manière inconsciente, à inventer un véritable rituel : chaque matin, après avoir rangé la tente de camping dans laquelle j'avais passé une nuit assommée par l'alcool ingurgité la veille - on a les médicaments qu'on peut - je quittais les lieux à la recherche d'un autre lieu, ce que j'appelais plus tard un endroit où aller, "A place to come to" pour reprendre le titre d'un roman de Robert Penn Warren. Je note au passage qu'un des enjeux de ce que nous identifions comme paranoïa consiste justement à rechercher un lieu, un territoire où s'inscrire, où s'enraciner, installation toujours provisoire, toujours à réinventer - développer cette géographie là des psychoses me mènerait trop loin et je me contenterais ici de renvoyer aux textes de Jean Oury à ce sujet. Ce qui m'intéresse ici, c'est de souligner comment cette lutte contre l'errance nihiliste, cette acharnement à s'inscrire malgré tout quelque part s'est incarnée dans un rituel de création. Cet été là, j'ai rempli bien des cahiers, d'une écriture sauvage, mais j'ai surtout pris plus de mille clichés photographiques, en suivant toujours la même méthode : trouver un lieu, poser l'appareil photo sur son trépied, actionner le déclencheur à retardement, ce qui me laisse dix secondes pour me poser quelque part entre l'objectif et l'environnement. Quand j'ai développé ces négatifs, quelques mois plus tard, alors j'ai pris conscience que l'ensemble formait une véritable collection, cohérente par sa dimension répétitive, pulsionnelle.

Je tiens à préciser que je ne connaissais strictement rien à la technique photographique - et d'ailleurs, je ne m'intéresse pas à la technique en général : j'aime faire les choses avec les moyens du bord, d'où l'aspect minimaliste de ma musique par exemple. Je n'ai découvert qu'après les pratiques comparables de certaines artistes contemporaines, comme Cindy Sherman ou Francesca Woodman, et la psychanalyse m'a appris à décrypter les motifs inconscients de ces rituels : reconstruction narcissique, réinscription dans un monde possible, lutte contre la néantisation et, bien entendu, vertu thérapeutique de la création (je ne crois pas qu'on puisse parler dans ce cas précis de sublimation, mais c'est une question technique que je tairais ici).

A la suite de cet épisode, j'entamais à la fois une ébauche de carrière artistique, et je débutais une psychanalyse. Dans les mondes de l'art, mon activité a surtout consisté à enregistrer et publier de la musique - j'ai ainsi "sorti", comme on dit fort à propos, quatre albums - ce qui m'a valu une certaine notoriété dans certains milieux par ailleurs assez discrets. J'ai mis environ cinq ans à comprendre que le monde l'art me rendait malheureux. Parce qu'au fond le monde de l'art ne s'intéresse pas à vous en tant que sujet, mais phantasme au sujet de vos oeuvres. Pour rentabiliser la production d'un disque, on était obligé de faire de la promotion, de la publicité, de susciter des discours, de l'admiration, du phantasme. Et la satisfaction narcissique de voir son nom apparaître dans telle ou telle revue faisait bien vite place chez moi à une certaine forme d'écoeurement : parce que dans l'esthétique, le sujet est forcément raté, et de l'aventure singulière que constitue la création, il ne reste sur la place de l'art qu'un reste, une oeuvre comme on dit, une chose laissée en pâture aux désirs de l'autre, aux discours : pour un paranoïaque, c'est tout à fait insupportable.

La psychanalyse m'a aidé en bien des points, elle a bouleversé ma vie de fond en comble, elle m'a permis de domestiquer dans la mesure du possible l'animal paranoïaque que je suis, et de faire un usage efficace de mes pulsions créatrices : ma pratique de la photographie, de la musique ou de l'écriture se suffit maintenant tout à fait à elle-même. Les vertus thérapeutiques de la création n'ont pas besoin d'un monde de l'art pour se manifester. En me détournant radicalement des mondes de l'art, du marché, de la culture, en me contentant de déposer les résultats de mes rituels un peu au hasard sur la grande toile d'internet notamment, sans rien attendre, j'y gagne à deux niveaux : d'une part, je peux créer en toute liberté car je n'ai aucun souci de ce qu'en pourrait penser le monde de l'art, je suis donc tout entier à ce que je fais ; d'autre part, je profite à plein des effets magiques de ces rituels de création, lesquels, comme me le signalait ma psychanalyste récemment, fonctionnent chez moi comme des rituels archaïques, chamaniques, rituels de guérison, rituels d'inscription, d'enracinement, certes provisoires, toujours à refaire, mais salutaires.


St-Flour le 15 mai 2006

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