je sais bien que le paysage ne suffit pas à générer la plénitude vitale dont je me languis. Et pourtant, a contrario, regarde un peu ces tours et ces immeubles, ces blocs et ces rideaux brodés par centaines aux fenêtres, et l'école et ces trois sapins plantés là pour la bonne conscience. Et le centre commercial - Pascal Bouaziz (Mendelson) est parvenu à faire de la poésie avec ces choses là - et les gens d'ici. C'est un endroit où vivre par défaut - quand on n'a pas le sou. Et c'est là où je vis où je suis né aussi.
On s'épuise à donner du sens (parce que tel est notre lot). Aujourd'hui plus qu'avant sans doute. J'aimerais adhérer, mais je n'y parviens plus. Vivre une vie sociale saine suppose l'adoption d'un ensemble complexe de croyances, une architecture de concepts, de principes, de règles, d'observances, de bienséances, de vertus (ensemble qui prend des formes différentes selon les cultures et la naissance). Mais je n'y tiens plus. Et pourtant j'ai fait l'école qui est une grosse machine dont le but ultime est de produire des individus susceptibles d'adopter un mode d'existence sain et régulier (au sens de «administré par des règles »). J'observe d'ailleurs que la plupart des gens tiennent mais sans enthousiasme : comme avec des bouts de ficelle, des propagandes auxquelles on s'offre non sans amertume, mais avec une relative bienveillance quand même, par paresse ou par désespoir. Le fatalisme (cette école de la pitié envers soi-même) est l'idéologie la plus populaire. Le processus d'asservissement des consciences, d'abêtissement et de dépoétisation radicale du monde atteint son but avec d'autant plus d'efficacité que les populations s'y soumettent avec jouissance. parce que tel est son plaisir. Mais c'est le tonneau sans fin du plaisir. Et sans les médicaments qui régulent nos humeurs, ce serait sans doute un chaos de douleurs.
On aimerait faire fi des nécessités vitales, sociales, administratives. Mais -quand on n'a pas le sou- on ne le peut pas. Le total des heures perdues à lutter pour remonter le cours d'un destin funeste : regarde d'où je suis parti et comment j'ai vécu, et regarde ce qu'il me faut produire d'efforts, dépenser d'énergie vitale, pour simplement garder un toit en dur et demeurer en vie. On est parfois étonné d'apprendre qu'untel, qui brillait par son talent et ses activités, ait pu mettre fin à ses jours. Ce n'est pas tant le désespoir ou la mélancolie qui conduisent à de telles extrémités, mais plutôt la pénibilité de l'existence, cette lutte continuelle, et le besoin de repos qui s'impose peu à peu, corollaire d'une lassitude immense. Ce n'est la solitude non plus (j'ai plus d'amour qu'un enfant puisse rêver, et de l'amour entier croyez-moi, qui se donne sans répartie, avec tendresse et courage). Alors oui, on sent qu'un de ces jours on n'en pourra plus, on baissera les bras, it's enough. Et ce qui nous retient encore ne pèsera pas lourd.
De manière étrange, le plus beau livre jamais écrit et la plus belle chanson jamais composée se fondent à peu de choses près sur une histoire semblable. Le livre de Malcom Lowry, Under the Volcano, est d'un lyrisme accablant : tout le monde meurt à la fin. Dans la chanson de Léonard Cohen, This famous blue raincoat, qui est en réalité une lettre, signée qui plus est, il est question d'une blessure indélébile (et l'on n'est pas sûr que ça vaille mieux au bout du compte). Ce sont des histoires d'amour. On n'a rien à dire de plus sur l'amour tout est là. On laisse entendre que le véritable amour est forcément tragique -ou n'est pas- donc il est plus rare qu'on pense (je ne parle pas ici des fins de course «pathétiques», quand les couples s'effilochent pour deux galipettes au bureau avec une secrétaire consentante). Moi qui tente de toutes mes forces de dédramatiser l'amour, en n'y croyant pas plus qu'il ne faut. Bah.. voilà sans doute une des choses qu'il me reste à apprendre : reconsidérer l'amour, m'y donner corps et âme. Peut-être est-ce la seule chose pour laquelle je sois doué ? Je songe au consul, et aussi à la chanson de Léonard, il était sans doute trop tard consul ? J'aurais eu mon Yvonne malgré tout. C'est une consolation. (bien qu'évidemment je sois aussi Geoffrey l'attendant au terminus de l'autocar et aussi celui qui glisse une fleur dans tes cheveux). Bah.. Pourquoi les plus belles choses sont aussi celles qui font le plus de souffrances ?
Depuis le début officiel de ma dépression -cela fait maintenant quatre ans- chaque voyage solitaire s'accompagne d'une poussée de fièvre mélancolique, de nostalgies incontrôlables et d'implacables mélancolies. Alors pourquoi, sachant cela, il me faut tout de même voyager seul ? Espérant à chaque fois, au moment du départ, que je m'en trouverai mieux... Mais voilà, on débarque dans une ville -et il s'avère qu'elle est semblable aux autres villes- et c'est le même café et que faire sinon boire jusqu'à rentrer le plus tard possible à l'hôtel, chercher fébrilement le numéro du code d'entrée de la porte, se traîner via l'escalier jusqu'à la chambre à coucher et s'étaler sur le lit froid. Et là c'est l'hôtel des Globe-Trotters (sic) où j'ai vomi dans les toilettes communes du mauvais vin blanc, et là j'ai vomi de la bière et autre chose sans doute -c'était une autre ville, un autre hôtel peu importe..
Je cherche toujours un endroit où aller et où habiter
(je veux dire habiter phénoménologiquement, s'y déployer
dans l'être, s'y établir dans le lent épaississement du
temps, enfin bref tu sais ce dont je parle). Tu vois : rien n'a
vraiment changé. Alors je prends des repères. Ce café pourrait
bien être mon asile du matin, et cet autre là, près de
l'hôtel de ville, mon asile du soir. Un coup d'
il rapide
sur le paysage : de moyennes montagnes à deux pas de chez soi
-je m'y vois déjà !-, une poste, une pharmacie -manque une
librairie. Pas grave. Peu de jeunes femmes apparemment (mes capteurs
de potentialité sexuelle hyper développés n'indiquent rien
de très excitant). tant pis : je les ferai venir. Mais... probablement
pas de travail. Et ce devrait être une clause rédhibitoire
n'est-ce pas ?
Je rencontre de temps à autres des gens sensibles et cultivés. De jeunes femmes souvent. Et toujours elles se sentent seules et tristes et s'arc-boutent à l'existence, et s'y débattent, et fabriquent des choses merveilleuses. Elles me tiennent en vie, et leurs histoires se font miennes dans la mémoire -et c'est peut-être pour cette raison que certains d'entre nous deviennent écrivains, pour conserver tous ces destins, ou s'en débarrasser- et tous ces visages, ces histoires se mélangent. On se raconte ainsi des heures durant, avec ces femmes singulières, si rares -et puis- on se sent presqu'un peu moins seuls, et au moins on se dit qu'il faut tenir encore un peu, pour ces âmes-là. C'est une étrange dialectique que celle des mélancoliques -qui s'entraident malgré tout.
On voyage on laisse des parties de soi ici et là. Je t'ai laissé un fantôme de gloire, un fantôme de glace, «a beautiful body»imbibé il est vrai de Jack Daniels à deux sous le verre. Tu te souviens bien sûr. Je passais l'après-midi sur les quais, d'où partent les navires pour Plymouth, et j'y jouais de la guitare et chantais pour gagner quelqu' argent, de quoi payer la pensionne, puis le whisky. Je revois aussi, et c'est d'une précision tremblante, ce départ à la Friedrich sur la colline qui surplombe Secadura, contre le mur de l'église. Il faisait déjà une belle nuit triste. Je pensais en rester là sur ce départ - et ne jamais revenir -ne jamais revenir -nulle part. Bah. cette nuit-là fut la pire de toutes. L'as-tu compris ma douce ? Je t'ai laissé quelque chose là-bas. Sur lequel je n'ai plus aucun droit. Et sur ce point tu as raison.
En janvier 1988. J'ai vécu tout un mois avec Virginia Woolf. Qu'importe ce que je veux dire exactement par là. A la fin, j'étais comme hébété et j'allais à Londres. Et je n'y trouvai rien évidemment. Sa mort m'a plongé dans un état de tristesse sont je ne me remets pas. Je pense souvent à elle, marchant à la rivière un jour et s'y plongeant, laissant sa cabane au fond du jardin, où elle avait coutume d'écrire et de se cacher. je pense aux deux jeunes femmes qui m'ont parlé d'elle ces jours derniers, et leurs visages se mélangent et le sien, et ce monde d'émotions subtiles. Comment habiter ici-bas après cela, et comment y vivre ? Dehors, c'est l'absence de tact et de subtilité, à un point qu'on ne saurait imaginer. J'en suis assommé.
La condition sociale, la naissance, la culture, sont déterminants. On pourra toujours se dire que c'est dans l'adversité que se forgent les meilleurs esprits. Foutaise : l'exception ici ne fait pas règle. Chacun quelle que soit sa naissance, est susceptible d'être touché par la mélancolie, de porter un regard lucide (désenchanté, accablé) sur la vie sociale et le devenir de l'humanité - il n'empêche : servir des bières dans un bar de nuit, fabriquer à la chaîne quelqu'obscur rouage d'un artefact quelconque, ranger des dossiers cartonnés dans une armoire à dossiers cartonnés, n'ont jamais contribué à étendre la puissance créatrice de quelqu'un - et ces tâches n'ont rien de triste ou de mélancolique - elles sont juste répétitives, ennuyeuses , débilisantes, voilà tout. C'est déjà difficile de vivre sans illusion ; ça l'est encore plus de contribuer -pour sa propre survie- à la génération de cette illusion.
Ce matin, au sommet du Plomb du Cantal, le vent glaçant soufflait longuement, frappant mes joues et mes oreilles. Et c'était une joie certes cinglante d'être là haut par un matin d'automne. Quelques vaches Salers, assez fières, et moi (et la neige timide, et le ciel de tempête et les pelouses scintillantes - ah tant de beauté qu'on voudrait mourir là !) C'est ce que j'étais venu chercher -là haut, dans l'effort, la froidure, tout devient si relatif.
Dîné seul -avec deux VRP dans un hôtel de campagne
(à Lezoux - mais ne cherchez pas). Descente amusante et critique
après l'extase. Les lieux sont d'une laideur extrême. Un
caoutchouc de quarante années -bonjour vieux frère- qui déploie
ses feuilles grassouillettes -on les lave une fois par an- la
toilette du caoutchouc- et les VRP, comptabilisant leur journée.
On ne sert que de la viande par ici : je devrais me méfier
-moi qui suis tragiquement végétarien. Une tablée de quinquagénaires.
Le genre de scène qui vous dégoûte définitivement de
l'humanité. De fait il est trop tard : je suis déjà découragé.
Pour me venger je mange. (pensez que ce repas vaut trois livres
de poches d'occasion ou bien un album d'Arco. J'aurais du répondre
« non, je dinerai en ville». Mais j'ai manqué
de réflexe (et d'ailleurs il n'y pas de ville). Ce qui me rappelle
les glorieux vagabonds romantiques et stupides de Knut Hamsun,
qui, bien que pauvres au delà de tout, ne savent pas dire non.
Il y a des gens qui n'ont pas à se soucier de leurs dépenses.
Dont le repas n'est pas marqué du relent de la culpabilité.
J'aimerai un jour sentir cela. Dépenser en toute impunité.
Les artistes pauvres aiment à dire que leur
uvre se nourrit
aussi de ces difficultés matérielles. Ils disent cela quelques
années, après quoi..
Connaissez-vous la jouissance ultime du détachement ? Toutes choses s'écoulant dans des flux héraclitéens. A quoi bon finalement tout cela, les livres, les chansons, les montagnes, les amis, les amantes -tous ses sont éparpillés depuis- ou sont morts. Quand on meurt tous les souvenirs se déversent au dehors, comme ce filet de sang sort de l'oreille et coule le long de la nuque. On voudrait à tout prix faire quelque chose de tangible avec ce néant promis. C'est peine perdue. On n'a que ce grain là à moudre. On pourrait en tirer jouissance sans doute. Mais là encore la majorité accablante est coincée et tant d'histoires mort-nées. Lâchez-vous nom de Zeus ! Lâchez-vous !
Le suicide est devenu avec le temps un thème familier,
presque rassurant. Le seul fait de savoir que cette possibilité
existe me rend presque confiant dans l'avenir. Il ne reste plus
qu'à mettre aux points les détails techniques de l'affaire
au cas où. Me reviens un épisode de Spiderman (la bande-dessinée),
lequel épisode avait marqué mon enfance et dont je ne me
suis jamais défait. L'amie de Spiderman -je raconte l'histoire
si ça ne vous ennuie pas trop-, sa tendre amie -une jeune femme
brune je crois- avait été enlevée -une fois de plus- par
l'infâme et verdâtre Bouffon Vert (d'où son nom). La scène
a lieu sur le pont de Brooklyn (NYC-USA) -qui doit être très
élevé si j'ai bien tout compris. Spiderman en costume vole
au secours de sa belle mais il est trop tard. Le Bouffon Vert
laisse tomber sa victime du haut du pont et le corps d'icelle
et sa longue chevelure noire filent vers les eaux sombres. Mais
Spiderman n'est pas un super héros pour rien ! Grâce à
ses fils arachnéens qui jaillissent avec amour et désespoir
du creux de sa main, il attrape au vol son amante de sorte qu'elle
évite un destin funeste. Et la prend dans ses bras en jetant
un regard de défi-haine-sarcasme au machin vert monté sur
sa mobylette ridicule. Mais -c'est là que l'histoire devient
soudainement intéressante- Il est en réalité trop tard.
En effet, lorsque vous chutez d'une hauteur pareille, la pression
de l'air contre la cage thoracique est telle, qu'on s'asphyxie
en cours de route si j'ose dire. Si bien qu'avant d'atteindre
le sol, on a déjà perdu la vie. Il existe de somptueux calculs
permettant de prévoir le moment exact du décès en tenant
compte du poids de la victime et de la hauteur de la chute. bref,
voilà une technique relativement simple à mettre en
uvre,
pour peu qu'on trouve un pont, ou quelqu'autre lieu suffisamment
élevé d'où se jeter.
Le libertin a toujours fait figure d'adversaire frontal pour les sociétés pudibondes et moralistes. Il en va encore ainsi : les sociétés pudibondes et moralistes ont pris globalement le contrôle de l'humanité, et le libertin, ses combats, ses audaces demeurent l'exception. A savoir : le libertinage n'a rien à voir avec le sexe et ses organes. Le libertin se fout pas mal des orgasmes simultanés et considère avec un certain mépris la fascination que suscitent apparemment (si l'on en croit certains magazines) les techniques de jouissance à la mode. Les techniques sont des techniques, il faut les considérer comme telles. Le libertin s'efforce lui de vivre sans croyances inutiles. Son amour est toujours une partie d'un amour plus vaste. Il n'en demeure pas moins sincère et source pour l'aimée de jouissances plus éclatantes, et de douleurs intenses aussi parfois -avouons-le. C'est qu'à la fin il aura affaire au commandeur des croyants -donc, c'est une affaire sérieuse. [Ce que je hais le plus -juste après disons.. le cerveau troué des puritains -qu'ils soient catholiques, musulmans, juifs, bouddhistes ou que sais-je ? ultra libéraux- ce que je hais le plus, donc : les professeurs de français qui, dès le collège, vous font vomir Molière à l'école. Comment de vieilles chouettes mal ou rarement baisées (ou les deux) pourraient dire quoi que ce soit de pertinent au sujet de don Juan, de la liberté, de l'agnosticisme. Circonscrivons leur cours désastreux à Prévert ou Paul Fort - on limitera ainsi les risques de désinformation. Les gens ne lisent pas parce qu'on les en dégoûte. Mieux vaudrait pas de littérature aux écoles !)
Quand on (re-)lit ce livre au fond du café -chaque gorgée de bière prend un goût de Mexique -Un Mexique qui n'existe qu'ici à l'évidence dans ce monde commun naissant autour de ce verre, de ce livre et de son lecteur. La dernière fois, c'était dans une ville au nord de l'Espagne. J'étais le consul -on m'appelait l'americano parce que je ne parlais qu'anglais. Et peut-être qu'au fond je n'attendais qu'Yvonne. Je priai la mort plus que tout : le consul en personne vous dis-je ! Hé là-bas ! Si tu veux planter un mec d'un coup de couteau, si ça te disait des fois, hein, comme ça, alors je suis ton homme -et je ne sentirai rien ou pas grand chose - l'alcool m'a déjà refroidi en partie, glacé le ventre, immunisé contre toute douleur du corps. N'oublie pas mon ange. Qu'on me retrouve demain plié en deux, gisant sur le sol, les mains serrées, crispées sur le couteau planté au fond du ventre : il est bien possible que je l'ai cherché.
Un amie très chère me dit en substance : «le
problème de la culture tient au fait qu'elle constitue pour
la majorité un bien de consommation, alors que pour les quelques
autres, elle est au c
ur de leur existence, leur raison même
de vivre.«Rien n'est plus vrai. A tel point que si, demain
-et c'est à peine de l'anticipation, demain est déjà là
!- les véhicules dits »indépendants«de la
culture -c'est-à-dire en gros, ceux qui ne dépendent ni des
multinationales ni des États- venaient à disparaître tout
à fait, alors la plupart des gens n'y verraient aucune différence,
puisqu'ils vivent déjà comme si les seuls propagateurs de
la culture étaient incarnés par les puissances économiques
et étatiques. Il se pourrait fort bien que, d'ici quelques
années, les seules
uvres de l'esprit encore accessibles
fussent toutes entières aux mains de quelques décideurs économiques
(de gros commerçants en somme, qui n'ont jamais considéré
l'
uvre autrement que comme une paire de chaussettes). Les
États contribuent activement à l'advenir de ces temps de
monopolisation des moyens de diffusion : toute tentative de diffusion
en dehors des circuits balisés deviendra bientôt illégale.
Pour livrer son travail à l'humanité, il faudra ou bien s'enfuir
dans le maquis, ou bien investir des sommes colossales (acheter
son ticket d'entrée comme ils disent). Ainsi l'état marche
avec ceux qui rêvent de monopole. Il est d'autres formes de
dictature que la tyrannie. Mais combien sont ceux qui accepteraient
de sacrifier leur sécurité ou leur confort à la liberté
? Une lecture rapide de Thomas Hobbes donnerait un avant-goût
de la réponse.
L'angoisse c'est qu'il va falloir vivre avec cette connaissance dorénavant. Parce qu'il n'est pas permis de faire marche arrière. Il faudra donc prendre soin de soi, se ménager, se disposer des temps d'inconscience relative, et de création aussi, mais tout en se méfiant : la frontière est mince entre le talent et sa caricature. La plupart des artistes en viennent à se caricaturer un jour ou l'autre. Moi j'ai pris le parti de me donner d'emblée comme une copie détériorée, un exemplaire médiocre, un réécriture, un suiveur décadent. Ne faut-il pas une certaine naïveté pour se réussir en tant qu'artiste ? Je construis avec patience et peines grandissantes mon destin raté. Trop de philosophie sans doute pour l'innocence.
Je suis minimaliste. En toutes choses. Au point que, moi
qui suis un athée de c
ur et de conscience -rien à voir
avec cette multitude d'athées par ignorance lesquels pullulent
dans les grandes villes -, j'ai publié dans quelques revues
d'érudition cistercienne sur la vie monastique, et ses angoisses
et ses doutes -et de l'un d'entre eux je me suis senti proche
! Mon cher Isaac de Stella, sans doute parce qu'il présentait
tout à la fois cette propension au minimalisme et cette radicalité
dans la pensée. Je revois encore cette maigre et longue carcasse
au visage sec et austère débarquer un matin de mai sur l'île
de Ré, laquelle à l'époque n'était que ruines et taillis
et friches, et sans âme qui vive, parce qu'on l'avait banni
-ou bien était-ce un exil volontaire ?- Et, fouettés par
les vents de l'histoire, lui et ses comparses de misère de
ramasser quelques branchages afin d'en faire une cabane, une
habitation terrestre. Et lui de se demander déjà, comment
faire de ces lieux hostiles une demeure pour l'esprit - Nous
en sommes là aussi, n'est-ce pas ?
Aristote dit de la mélancolie qu'elle provient d'un excès de bile noire, lequel excès modifie la température du sang et vous plonge au bout du compte dans cet état si subtil familier aux poètes, artistes et voyageurs aux fenêtres des trains. Une telle explication, apparemment biologique -je dis apparemment car chez les grecs rien n'est purement biologique au sens où nous l'entendons aujourd'hui-, si elle était admise, provoquerait assurément la ruine de quelques cabinets de psychanalyse - tout en faisant le bonheur des psychiatres, lesquels fournissent les expédients chimiques susceptibles de modifier ces excès du corps. - il en va déjà ainsi. Le fait est que cette théorie me plaît assez -et les généticiens donneront peut-être une preuve qui vaudra ce qu'elle vaudra mais bon... Lorsque je suis son emprise, il me semble en effet que la mélancolie échappe à mon contrôle. Les visions, les perceptions, les sensations, en sont altérées, se teintent d'une poésie triste et d'une sorte de tendresse inexplicable pour les choses les plus infimes, l'alcool en accentue les effets, et vous voilà bientôt les yeux dans le vague, empli d'une peine considérable, dont la source paraît lointaine, si lointaine, comme si l'on était touché par l'essence même de quelque chose qui n'avait jamais été dit de voix humaine -car peut-être indicible.
Les médecins de l'âme savent bien que la dépression n'est qu'un terme assez vague dont il est difficile de déterminer ce qu'il recouvre au juste. On ne devrait pas faire de la dépression un objet, dire «ma dépression», ce qui m'est survenu, ce truc qui m'est tombé sur le crâne. Elle serait plutôt cet état du type qui ne sait tout simplement plus répondre de la situation, ou dont la réponse consiste justement en cet abattement radical, cet accablement extrême. C'est ici que non décidément on n'y croit plus. Et c'est comme rouler seul la nuit dans une métropole inconnue et déserte, à la recherche d'un hôtel -mais tous on fermé leurs portes- se perdre dans une banlieue mal éclairée, s'engager dans une impasse, et soudainement, couper le moteur, poser la tête sur le volant et pleurer, parce que rien n'a de sens, plus rien n'aura de sens jamais, et l'on sent avec une précision terrifiante que tout se termine ici, les croyances, les illusions, le grand fatras de la petite vie. Et rien ne sera jamais plus comme avant.
Quand j'ai appris que tu étais mort alors j'ai compris pourquoi tout cela en valait la peine. Sais-tu que de l'apprendre nous a plongé, nous -quelques milliers peut-être ?- dans une fraternité de larmes ? Tant de grandes filles et de grands garçons, le menton tremblant, pleurant comme rarement, et toutes les images -la statue et la fontaine surtout- et les souvenirs liés -comment nos yeux s'étaient troublés en découvrant cette chanson-là et c'était notre dernier instant de grâce partagé, nos dernières larmes ensemble -voilà : la fontaine et la statue et plus rien n'avait de sens pour toi- après quoi nous partîmes chacun de notre côté, parce qu'il le fallait. You will never walk alone. Je les sens tout autour ces amis de peine, ces habitants chroniques de la mélancolie. Nous autres on connaît les routes et les chemins de ce pays, le fleuve et ses méandres : sur l'une des rives sont déposés ta guitare et tes mots, et déjà le limon les recouvre, et cela fait un terreau fertile duquel nous engrangerons encore pour le temps qui nous reste.
Les suicidés d'Hermann Hesse sont là sans vraiment être (les suicidés d'Hermann Hesse sont ceux qui ont prévu leur coup, et s'acheminent dans une souffrance sereine, vers le jour des supposées délivrances) : leur liberté -mais peu importe ce qu'on en pense : ils sont au moins en droit de se dire libre - leur liberté donc, n'est pas «sans conséquence». Ils laissent en travers du chemin tant de tracas : linges déchirés, amis floués et amantes déçues. L'usure du temps semble être plus cruelle après leur passage. Mais on s'en remet tout de même. J'ai peine à croire parfois tout ce dont on se remet. Les suicidés d'Hermann Hesse ne se remettent jamais tout à fait. Ils préfèrent s'en tenir aux chemins creux des sous-bois de la conscience, pour ne les quitter que rarement. Cependant, ils se protègent. C'est aussi leur droit n'est-ce pas ? D'une certaine manière, ils font une part du travail pour les autres. Il faut bien que ces territoires-là soient explorés aussi.
Il vaut mieux savoir se tenir dans sa clôture parfois. Nos limites sont ce qu'elles sont : un peu de nostalgie fait le bois de nos clôtures, et protège le temple, nos dépendances, la promenade au cloître, et tout cela fait une âme à défaut d'un sujet : ainsi est-il stupide de vouloir tout partager.
Je ne connais pas de lieu plus propice à la méditation
que la terrasse du Centre d'Art Contemporain de Bordeaux. On
y respire un air plus subtil qu'ailleurs. En hiver, lorsque le
ciel est clair, c'est un pur moment de contentement que de s'installer
là, boire un café bien chaud, servi avec trois raisins rouges,
une part de gâteau aux pommes, en songeant à l' «Inventaire
des objets ayant appartenu à la jeune fille de Bordeaux«
de Boltanky. Cette
uvre me touche plus que je n'oserai l'admettre
en d'autres circonstances. Sont exposées sous verre tous les
objets qu'une jeune fille avait disposés dans son appartement.
Je repense alors à bien des jeunes filles. Ce mélange d'angoisse
et d'excitation qui accompagne l'aménagement d'une jeune fille
seule. Je peine à me remémorer mes propres affaires de jeune
homme -car je n'ai jamais eu grand chose à moi en vérité.
Mais je retrouve là l'atmosphère délicate et fragile qui
me saisissait lorsque je pénétrais (dans) la chambre de mes
premières amantes. Et c'est l'histoire muette de la commode,
l'histoire du crayon, et celle du flacon de parfum. Des choses
dont on a hérité, des choses offertes, achetées, volées,
reçues par la poste, trouvées peut-être. Tous ces choses
demeurent et ne sont désormais plus que tristesse.
«Bienheureux les pauvres..»Et son corollaire : «richesse ne fait pas bonheur» (ou plutôt : «richesse n'est pas vertu»). C'est là le véritable ferment des inégalités : le riche sait parfaitement la puissance qu'apporte la chance d'être bien né, le pauvre se se voit confirmé dans sa pauvreté en s'imprégnant des préceptes dictés par le riche : «Bienheureux les pauvres...» (quoique le riche parfois, dans un élan de compassion mélée d'estime de soi et de recherche d'excitation supplémentaire, diminue son train de vie afin de partager cet être-pauvre dont il se fait l'apôtre : mais les pauvres n'ont pas les moyens de réduire leur train de vie.) Le riche encourage les pauvres au travail («tu gagneras ton pain à la sueur de ton front«) en diffusant ses doucereuses propagandes nourries d'équations étranges : le travail est le chemin de la réussite, qui mène au sanctuaire de la liberté, qui recèle les clés de l'estime de soi, qui conduit au bonheur (le pré-requis demeurant : les pauvres sont par essence bienheureux). Mais le pauvre se contente de hocher la tête à ces paroles de sagesse en songeant : de toutes les façons, c'est ainsi, ainsi soit-il, et s'abîme dans l'alcoolisme, la télévision ou l'entretien de sa voiture (ou bien il rêve de voitures)
«Bienheureux les pauvres d'esprit..». Jusqu'à
récemment, tout allait pour le mieux dans le monde catholique
(le meilleur des mondes) : les riches menaient une existence
passionnante, parcouraient le vaste monde, lisaient des livres
et allaient au musée. Les pauvres, de leur côté, demeuraient
profondément cons, n'aimaient pas trop la lecture (excepté
le magazine auto plus) et n'avaient jamais entendu causer de
l'exposition Sophie Calle à Beaubourg. Trop préoccupés
qu'ils étaient de leur survie -payer le loyer, le permis de
chasse, le crédit de la voiture, etc..- les pauvres savaient
se contenter de jouissances simples de moments de plaisir faciles
qu'on obtient sans trop de peine en allumant le poste de télévision.
La répugnance quasi-naturelle du pauvre à toute forme de
réflexion -engendrée par la fatigue au travail- conjuguée
aux stratégies d'assoupissement déployées de concerts par
le patronat, l'église et l'état, maintenait une barrière
étanche entre monde des riches et le monde des pauvres, et
quand il advenait qu'un pauvre ait accès à la culture et
y prenne goût, alors les riches daignaient lui offrir une place
à leurs côtés, certes précaire, mais une place quand
même. Et tout était pour le mieux donc.
Jusqu'à une période récente : les circonstances, ou
quelques décisions politiques malencontreuses, ou encore des
bons sentiments, conduisirent un certain nombre de pauvres à
à découvrir et à aimer les arts et la culture -je ne détaillerai
pas ici les conditions sociales, politiques, économiques, technologiques,
qui rendirent possible un tel processus. Ainsi un pan du voile
dressé par les riches pour dissimuler leur monde se souleva
aux yeux de quelques pauvres, laissant entrevoir des richesses
fabuleuses, insoupçonnables, plus excitantes, ce genre de choses
dont on ne se remet pas, ou jamais tout à fait. Mais, alors
même que les arts et la culture engendraient chez les riches
un sentiment de volupté tranquille, une jouissance presque
familière, chez le pauvre, a contrario, ils étaient source
de souffrances infâmes, de frustrations immenses et de révoltes
impuissantes, parce que les goûtant ils n'en demeuraient pas
moins pauvres, et qu'à lire, contempler la beauté, visiter
les musées, acheter un disque, on mettait son budget en péril,
et c'était tout une affaire après de payer son loyer et ses
charges, et ces bouches à nourrir, et qu'on ne pouvait plus
voir un
uvre sans songer à cela, aux sous qui partaient
pour des choses sans nécessité, et tout a un coût, et bientôt
le ressentiment, la colère, le dégoût de soi, le contemptusmundi,
le découragement, la peine de n'être pas bien né (et l'injustice
ressentie sans qu'on y puisse rien faire : cause du suicide chez
nombre de jeunes artistes et intellectuels peu fortunés). J'en
conclus qu'il est criminel d'avoir favorisé l'accès à la
culture. Même si l'immense majorité des pauvres n'en eut
cure, il n'empêche : la société doit maintenant composer
avec des hordes de pauvres hères qui, ayant goûté aux plaisirs
majeurs de l'esprit et des sens, ne s'en remettent pas et qui
sont désormais dans l'incapacité la plus totale de vendre
des pizzas ou de fabriquer des shorts, or que faire d'autre ?
Le riche, qu'on se le dise, ne vendra jamais des pizzas ni ne
fabriquera des shorts, ne passera pas la moitié de sa vie à
la gagner - pour un salaire de misère.
«Bienheureux les pauvres d'esprit !!» J'eusse aimé ne jamais lire un livre, me contenter de suivre tes pas, baigner dans la monotonie de la vie avec ardeur, m'emplir d'ennui avec passion, et là dans cette chapelle si belle ne plus penser, me donner entièrement, m'endormir de prières et t'endormir de louanges, O Jésus ! Tu es si beau et pathétique dans les bras de ta mère (toi qui n'avait plus ni père ni mère). Mais l'amour ne peut pas tout, alors que le mépris de l'amour si ! Il me reste de la sympathie pour toi tout bien pesé, à cause du glaive et de la colère. Et tu demeures le plus incompris à ce qu'on dit n'est-ce pas ?
J'ai 36 ans demain ou presque et pour la première fois je dois admettre qu'il ne me reste rien (ou pour dire comme mon ami Max : «ma puissance financière est épuisée»). J'ai déjà eu peu. Mais rien, rien à ce point là, non. Une nouvelle métaphore s'impose (mais ne m'aide en rien) : voici le moment venu du jugement et de la punition à laquelle je suis tenu - je paye cash les choix inopportuns, les refus, les ruptures, les révoltes, ce goût stupide de l'indépendance, la radicalité en toutes choses, l'insatiable curiosité d'esprit : voici mes vices, en voici la liste et la facture. Une chose est sure : je n'irai pas dans la rue, non je n'irai pas.
Lectures ces dernières semaines : Armantya Sen, et Simone Weil sur la condition ouvrière, Une introduction générale aux sciences économiques par le professeur Robert L. Heilbroner (excellente, pleine d'humour), et de nouveau Alfred North Whitehead, un de mes héros. Au moins 5 fois que j'essaie de comprendre Process and Reality (je le lis même en anglais cette fois-ci !), parce que je sens quelque chose de fondamental là-dedans, un entreprise gigantesque et pathétique et adorable, presque touchante. Dans la foulée, me revoilà dans Locke, puis Descartes, et le vinculumsubstantiale de Leibniz. La philosophie produit les meilleures jouissances, l'orgasme du concept qui parfois soudainement se fait idée : rien n'est meilleur. Il faudra aussi que je m'attelle sérieusement à Adam Smith, et F. Hayek, et que j'essaie de relire John Rawls. C'est dommage finalement que l'avenir paraisse si sombre. J'ai tellement envie de lire encore, et je m'intéresse trop tellement, et le désir. Vaudrait mieux être sans désir, ou concentrer son désir sur des choses stupides come un congélateur ou un poste de télévision. Nous autres on est un peu des rêveurs, comme ces savants des sciences économiques qui n'étaient même pas capables de tenir leur propres comptes, et qui finissaient pauvres. Maigre consolation que de se dire qu'on aura changé un peu les choses, fait du réel.
Rencontré un ami cher, pas vu depuis des lustres, qui connaît la dépression autant qu'il est possible. Lui aussi est en phase post-dépressive : il lui reste une boîte de Xanax dans la poche et sa religion personnelle, une belle religion ma foi, noble et élancée comme celle de Plotin, sans jugement dernier, sans doctrine du salut. Sans croyance on ne peut pas s'en sortir : je me fais parfois l'effet d'être un rat embusqué dans sa cave, presqu'aveugle et obstiné, depuis des lustres enfermé là, je perçois les lueurs diffuses perçant par les fenêtres, mais je me refuse à les suivre, et demeure là à gratter mon trou. L'anti-caverne de Platon en somme. Ce serait si bon de s'abandonner aux douceurs des croyances, mes rides disparaîtraient, je dormirai mieux.
Pendant tant d'années, la portée créatrice de mon existence était pour ainsi dire nulle. Et encore aujourd'hui, je sais ce qu'il en est de ce minimalisme radical -une métaphore de la timidité passée dans l'art. Et plus grave encore, ce sentiment tenace que la création soit toujours un droit à conquérir. Quiconque veut me comprendre doit commencer par là : dans mon cas, devenir un artiste est une question de légitimité. Il faudrait ici que je raconte par le détail mes premières rencontres avec le monde fiévreux des arts, et même pour être tout à fait honnête, l'histoire générique de mon advenir au réel, les censures, les silences, les mensonges. Certes, c'est là un destin singulier (au sens où toute vie est singulière) et je m'en voudrais d'extrapoler sans nuance et avec trop de vivacité à la condition de l'artiste «en général». Cependant j'ai cette intuition, et ce pourrait être le sujet d'un futur livre si le temps m'est donné de l'écrire, qu'au fond se tient là une des composantes essentielles de ce que c'est d'être artiste -qu'on aurait bien tort de l'oublier. Toujours regagner ce droit à créer. Parce que bien sur l'artiste est par définition une aberration sociale et économique. Mais pas seulement pour ça parce qu'on ne devient pas artiste sans une révolte envers les tendances naturelles de son âme -c'est-à-dire si on ne décide pas d'ouvrir les greniers fermés à clé, les caves humides et nauséabondes- Il faut connaître, détruire, aimer pour créer. Cela dit, et pardonnez-moi de jouer les Cassandre de comptoir- il est à craindre que dans un avenir proche la légitimité «sociale» du statut d'artiste soit salement remise en question : ce qui ne serait au fond que la reconnaissance normale du caractère problématique de l'existence d'artiste, susceptible d'entraîner le rejet par le corps social et économique de son caractère subversif et révélant : ce ne serait pas la première fois remarquez bien, et ce serait faire preuve d'optimisme béat que de penser qu'un tel rejet ne se produise plus jamais, y compris dans les sociétés démocratiques.
Le suicide quand on y songe sérieusement, quand on le pense
d'une manière décidée, comme une perspective déclarée,
réclame un minimum de préparation. Préparation mentale
et matérielle. (je me dis cependant parfois que penser le suicide,
c'est peut-être déjà s'en défaire) Préparer un suicide,
c'est ni plus ni moins que préméditer un crime. Si de plus,
comme moi, on est encore indécrottablement attaché à une
communauté d'amis, et même engagé envers eux, on doit au
moins des explications. C'est un effort pénible de s'expliquer
sur un tel sujet (et au fond c'est probablement impossible).
J'aimerais trouver une formule concise, rationnelle, ou bien
une métaphore, une de ces images subtiles qui surgissent parfois.
Bah. Je sais bien qu'aucune formule ne produira jamais cet effet
complexe : faire qu'en quelques mots, se dessine une justification
honnête de mon existence toute entière -pour mieux dire,
une philosophie globale de l'existence-, et que dans le même
temps mes amis, mes proches, aient la possibilité d'une consolation
(au sens de B
ce : production de sens) et trouvent dans mon
histoire chacun pour soi-même, un petit sentier praticable,
qu'ils puissent emprunter avec douceur et tristesse, comme dans
ces chansons de Nick Drake, l'écho d'un frêre perdu auquel
on songe avec tendresse.
Si je m'en sors un jour (et il est bien possible que je m'en sorte finalement), je pourrais remercier bien des personnes, pas tant que ça au fond mais un certain nombre tout de même. Hier, quelqu'un de très cher m'a permis de prendre conscience d'une chose fondamentale -j'ai de la peine à le formuler ici dans ce journal tellement c'est important. Et pourtant je le dois parce que peut-être certains le lisent et s'en inquiètent, et tel n'est pas le but de ces textes (et j'ignore au juste d'ailleurs quel est leur but). voilà cette chose : le suicide n'est pas un sacrifice. Elle est importante pour moi et peut-être pour d'autres qui ont le suicide chevillé au sang comme il semble que je l'ai. Peut-être qu'on souhaite en finir au fond pour réparer quelque chose (une injustice pour dire vite). Pardonnez-moi de demeurer dans le vague à ce sujet. Le développer supposerait que je raconte une enfance que j'ai juré de taire ici, parce que ce n'est pas le lieu pour en parler. Juste ceci : il faudrait évaluer avec précision si ce désir de suicide récurrent ne serait pas au fond un désir de sacrifice (comme s'il n'y avait pas d'autre choix que celui là pour résoudre une souffrance intense). Or, du sacrifice on peut parler : en vaut-il la peine ? Sera-t-il vraiment efficace ? N'existent-ils pas des causes plus nobles qui méritent ou justifient un tel sacrifice ?
dana hilliot 2005-05-14