Devant la machine à laver automatique à Aire sur l'Adour,
tandis que le soleil brille au dehors, répandant dans les c
urs
un bonheur convenu, et dans les c
urs des ardurins en premier
lieu, je ressens avec certitude l'angoisse primordiale de notre
condition : car ici plus qu'ailleurs on n'est rien quand on n'est
pas d'ici. Tant il est vrai, convenons-en que ma présence au
village ne présente strictement aucun caractère de nécessité.
Je pourrais être tout à fait ailleurs que ça n'y changerait
rien : je suis indifférent (c'est-à-dire qu'on m'y oblige).
C'est sans doute pourquoi la seule philosophie sérieuse apprend
le contentement du jour, le désossant préalablement de son
squelette tragique. Malgré tout, incorrigible que je suis,
je me donne encore quelques raisons supplémentaires d'exister
: la justice, l'amour, l'art, la liberté, la raison -ça ne
mange pas de pain et puis ça occupe le temps. Maintenant, je
n'ignore pas que ces petits compléments me singularisent nettement,
particulièrement ici. Du même coup la communication devient
difficile et c'est parfois un effort pénible de devoir trouver
les mots pour quémander un café. Bah, on reprend son souffle,
on se redresse on gonfle le torse comme une jeune fille, et puis
on s'en sort une nouvelle fois. Évidemment il faut s'asseoir
devant la machine à laver automatique à Aire sur l'Adour
pour éprouver cela, et ce désarroi d'être (là) sans raison.
Je lis Moonpalace de Paul Auster, les trois premiers
chapitres, et du coup, évidemment, il est impossible de trouver
le sommeil. On peut déchoir en si peu de temps. Je reprends
donc ce journal, plutôt que de me retourner sans but dans ce
lit en laissant de grisâtres idées monter dans le cerveau.
De nouveau cette sensation que tout ça pourrait finir assez
mal, comme chez Paul Auster, il suffirait de renoncer vraiment.
Jusqu'à présent, un peu de conscience et les amis se sont
révélés suffisants pour que je parvienne à maintenir
un peu de prestance sociale. Mais combien de temps ? Dans quelques
mois, si je m'accroche à cet emploi jusqu'au bout (ce dont
je doute certains matins), je n'aurais de nouveau plus un sou
en poche, ou du moins pas suffisamment pour passer l'été.
Cette précarité me tue à petit feu. je me donne des objectifs,
des
uvres et des gestes à accomplir d'ici là, mais il
n'est pas confortable de vivre au jour le jour et sans avenir
: il n'en allait pas autrement à vingt ans, mais alors il subsistait
dans un recoin de l'âme l'idée qu'un jour les temps seraient
meilleurs. Il faut croire que la société sait punir en temps
voulus ceux qui lui ont ri au nez autrefois.
Prémonition d'une catastrophe imminente. Écoute en boucle des mêmes chansons (Lisa Germano, Jackson C. Franck, Odessa Chen). Descente quotidienne d'une bottle of Vine, le soir avant de dormir, et pour autant ça ne fait pas dormir, mais calme un peu les nerfs. Chaque facture rapproche de la fin. C'est une telle angoisse désormais d'ouvrir sa boîte aux lettres. J'essaie de remonter la pente, je m'y efforce, j'ai l'habitude, je fais cela depuis des années, je sais le faire, même si chaque fois il me semble que l'effort demande plus de ressources et de concentration, mais je sais le faire, s'accrocher, se reprendre. Et c'est l'éternel drame de la solitude. Je lance d'habituels signaux d'alarmes, mais c'est une offense à chaque fois, ces plaintes continuelles, ces proclamations d'injustice, quand il s'agit juste d'épuisement psychique. Qu'on me donne juste la force de tenir encore, juste quelques mois, on ne sait jamais, la chance pourrait sourire, ce n'est peut-être pas encore perdu.
Ces étendues neigeuses procurent un sentiment de sérénité irrésistible. Et pourquoi ce sentiment s'accompagne toujours chez moi d'une tentation extrême d'abandonner là toutes mes existences et de s'y fondre à jamais ? Ainsi la montagne, les marches solitaires m'ont donné les plus grandes joies, et pourtant je dois m'en défaire, les éviter, m'en tenir à de stratégies de survie mesquines et des techniques pathétiques. Marcher est ce que j'aime le plus au monde, me perdre dans le cosmos, mais c'est la limite qu'il ne m'est pas permis de franchir tant que je souhaiterais rester de ce monde. Je ne suis pas un aventurier, non, mais un mystique. Je suis lancé à pleine vitesse, quoique j'y fasse, vers la perdition. Je freine des quatre fers tant que je peux, et on devra au moins me reconnaître cela, que je n'ai pas cédé facilement, mais au bout du compte, je me perdrais bien.
Un grand professeur canadien dont je fus l'élève -il
fut un temps où j'étais l'élève- m'avoua un jour sur
un ton qui n'admettait pas de réponses -nous attendions une
rame de métro- qu'il avait horreur de voyager. Peut-être
voulait-il dire par là ce qu'il peut y avoir d'inhumain dans
les déplacements effectués à grande vitesse qui caractérisent
le voyage contemporain. Erwin Straus a écrit de belles choses
à ce sujet dans son excellent Von Sinn der Sinne. J'éprouve
également aujourd'hui un semblant d'horreur à mon tour :
chaque voyage solitaire fait monter en moi le désir angoissé
de ne plus revenir -de ne plus revenir nulle part j'entends.
Là j'ai roulé tout le matin jusqu'au fin fond de la vallée
d'Ossau, couverte de neige. Et c'était comme une nouvelle fois
se perdre. Je ne devrais pas entreprendre de telles escapades.
N'empêche, cloîtré dans ces quelques mètres carrés
à longueur de temps, juste disposé à sortir pour aller
chercher mon pain, poster le courrier, prendre un café ou aller
travailler, je ressens bientôt une forme de dégoût, je
vois bien le c
ur se faner, et tout se décrépir, avec la
haine de soi et le contemptus mundi de rigueur, et : il faut
bien que le corps exulte comme disait Brel, sinon c'est la décrépitude,
il lui faut cette pitance sensorielle, et quitte à souffrir,
mieux vaut souffrir en bonne santé tant qu'on en a le pouvoir.
De fait, je suis en bonne santé. Mon énergie intellectuelle
n'est pas si faible pour un homme de mon âge (j'allais dire
: un enfant), et le corps ne manque pas de vigueur. Je peux marcher
des heures sur des pentes escarpées recouvertes d'une neige
épaisse en me riant de la fatigue comme autrefois (mon passé
de coureur de demi-fond m'autorise ces virées périlleuses,
et un c
ur qui bat encore assez lentement) et je fais encore
l'amour avec endurance. Le sport de haut niveau apprend la souffrance
pour sûr, et le contrôle du corps : justesse et économie
dans l'effort. Une foulée efficace, un équilibre du bassin
et du torse, une décontraction des lèvres et du bout des
doigts. Le moindre détail compte. Quelle jouissance à sentir
la puissance dont on est capable parfois, ce sentiment de dévorer
la piste en tartan, quand le corps est à ce point formé qu'on
peut exiger de lui tout ce qu'on désire. Il s'agit ensuite
de gérer cette puissance, tout en contrôlant l'ennemi qui
martèle la piste à vos côtés et dont le souffle glisse
sur vos oreilles comme l'haleine bruyante d'un cheval à la
course. Observer, jouer de son propre visage, ne laisser transparaître
sa propre fatigue qu'à bon escient, se porter vers l'avant
au moment opportun, se persuader qu'on en a encore sous le coude,
et puis, porter l'estocade, refoulant la souffrance, se faire
plus beau que l'on n'est vraiment. Non, je n'ai pas oublié
cette combinaison guerrière de puissance et de stratégie,
ces victoires glanées au mental, cette détermination qui
vous anime. Cet ennemi qu'on embrasse à l'issue du combat,
dans une souffrance commune, quand la ligne de délivrance est
franchie.
Il fut un temps pas si lointain, où la perspective d'une
fin de l'occident -pour résumer : la fin de la tranquillité
en Europe, me réjouissait franchement. Je voyais dans l'avènement
du chaos -sans savoir au juste de quelle nature serait ce chaos-
l'opportunité d'une vie plus intense pour les gens libres à
ma manière, imaginant la naissance de petites communautés
éparpillées dans le monde, à l'écart des systèmes,
occupées de penser, de jouir et de vivre -je ne crois pas à
l'anarchie sur une grande échelle. Aujourd'hui, le temps est
venu du grand déréglement, et c'est ainsi partout en Europe,
et je dois amèrement déchanter et reconnaître la stupidité
de mes espoirs passés. Car certes il était aisé d'exister
comme un intellectuel en occident, sous une législation somme
toute favorable, assez aidante au fond, si bien qu'on pouvait
globalement, même en étant issu d'un milieu modeste comme
celui dont je suis issu, garder de son temps pour penser, créer,
jouir d'être la mauvaise personne au bon endroit et inversement.
Je n'avais pas prévu qu'au jour du chaos, les gens de mon bord
seraient illico rapatriés au lieu de misère qu'ils n'auraient
jamais du quitter, et n'auraient d'autres perspectives que survivre,
gagner de quoi simplement payer pour un toit et la nourriture.
Ainsi l'occident se voit marqué par deux fléaux majeurs :
les pandémies, le terrorisme. Le lien est évident entre le
développement de ces deux fléaux : nous en sommes redevables
aux pouvoirs devenus absolus pris sur le monde par les grandes
compagnies et les financiers (auxquels s'ajoutent l'attitude
pour la moins clémente des gouvernements de tous bords envers
ces dits pouvoirs, et la passivité des citoyens, sous perfusion
de tranquillisants, et aussi politisés qu'un f
tus dans son
liquide amniotique originel, ou une amibe). Car la cause majeure
du terrorisme, c'est la manière dont on a cru pouvoir exploiter,
épuiser, saigner à blanc, certaines régions du monde sans
égard aucun pour les populations. Car la cause majeure des
pandémies, c'est la manière dont on s'est arrogé le droit
de manipuler le vivant au nom d'un mieux vivre occidental. Quant
à cela s'ajoute la destruction des politiques d'aides sociales,
car après avoir épuisé les pauvres d'ailleurs, on entreprend
d'épuiser les pauvres ici, alors il y a de quoi sombrer dans
le pessimisme le plus absolu n'est-ce pas ?
Dans ces heures sombres, la seule stratégie qui me conviennent est la suivante : envisager les quelques mois qui s'annoncent encore comme les derniers. Et organiser ce temps donné (et admis comme étant donné) en vue de ma disparition prochaine. Je prépare mon suicide pour le dire crûment. Mieux vaut le dire ainsi finalement : ainsi chacun saura à quoi s'en tenir. Donc, je jette mes derniers feux de broussailles. Deux trois trucs à faire ou à finir et on se sent mieux. Qu'on tienne ces déclarations pour ce qu'elles sont : c'est le général devant ses cartes d'état major qui organise sciemment la déroute, en s'efforçant de demeurer rationnel malgré tout, sachant très bien à l'avance qu'il court à l'échec. Reste l'excitation d'en finir. Y penser et s'attacher aux préparatifs, cela n'est pas une mince affaire. D'un côté j'en suis désolé. D'un autre je ne souhaite pas être jugé. Je suis seul dans ma tête, il en va ainsi pour chacun. Je peux vous aider à vivre, à donner du sens, mais je ne puis pas en faire autant pour moi-même. Les deux sont liés sans doute.
Je pense beaucoup à Henri Michaux aussi. Quinze ans auparavant, j'avais lu tout de lui et même monté quelque performance musicale improvisée avec des amis, dans une fabrique désaffectée, un espèce de bande de punks dégénérés comme on n'en fait plus. Nous avions intitulé l'enregistrement : «Funérailles d'Henri Michaux». Le «concert»si l'on peut dire avait été interrompu par l'arrivée de la police. Il y a des choses qui prennent sens quinze ans après. L'autre soir, chez un ami très cher, j'ai passé une demi heure à l'étage pour ne pas déranger -des choses devaient se dire au rez-de-chaussée et valait mieux se cacher un peu. Assis par terre contre le mur, avachi serait plus juste -j'avais quelques degrés de vin dans le sang- je tends la main : «Un barbare en Asie«. Et c'est ainsi qu'après quinze ans, Henri Michaux m'est revenu. Il va m'aider bien sur. J'ai laissé mes colonies à l'abandon un peu trop longtemps. Certaines nuits j'entends les autochtones demander mon retour. Je résiste je résiste. Je leur explique qu'il faut attendre encore un peu. ô ! quelques mois sans doute ! Qu'on ne s'inquiète pas : je suis assez fidèle quoiqu'on en pense.
Il a été prouvé -non ce n'est pas réfutable, au sens où le regretterait K.Popper- que la plupart des bouteilles jetées à la mer n'avaient aucune chance de s'échouer sur une plage quelconque. Au mieux, quand bien même certaines atteignaient, défiant toute probabilité, un rivage, elles finiraient sans nul doute brisées contre des falaises crayeuses, et ce bout de papier fébrilement annoté irait nourrir quelque créature des profondeurs, l'encre ayant de toutes façons déjà été dissoute sous l'effet des sels marins.
On a émis autrefois ce diagnostic à mon égard : schizophrénie. Je l'accrédite de jour en jour. La conscience de ma pathologie préférée se fait de plus en plus lumineuse. Alors d'un côté, il y a V. bien sûr qu'y puis-je ? Celui dont je pâtis, un grotesque assemblage de déterminations grotesques fabriqué avec de grotesques matériaux par des ouvriers maladroits et peu concernés par leur travail (songeant manifestement à autre chose, un bord de mer ou une femme nue ou les deux). Et puis il eût T. Mais celui là est mort (dans d'atroces souffrances, mis à mort de lui-même, avec délectation qui plus est) : n'en parlons plus. Enfin il y a D. Qui s'essaie à vivre et à mourir mieux, dans la grande joie nietzschéenne. D. est créatif, V. se traîne à même le sol comme un ver trémoussé de douleur (le pauvre ne sait même pas pourquoi il fait tout cela !). D. veut l'Intense, l'Amour. V. est effrayé, se cache dans sa corbeille sous les draps qui puent la naphtaline. D. empêche V. de vivre sa vie. Si D. meurt (encore une fois) il faudra trouver un remplaçant. Connaissant V. comme je le connais, je doute que cette fois il lui demeure assez de force pour fabriquer un remplaçant. Donc, il est probable que si D. meurt, cette fois V. meurt aussi. Dans un sens, on pourrait envisager cela comme une issue.
Je voudrais ici saluer les ronces sauvages qui vous déchirent, vous griffent, vous éraflent, vous piquent. Mes deux mollets sont couverts de meurtrissures. De petits points rouges. Il fallut presqu'une heure pour enlever une à une les épines. Touché au lobe de l'oreille gauche, j'ai pu jouir de magnifiques saignements. Les orties ne sont pas en reste autour de l'étang. Vus aussi de fiers hérons cendrés s'esbaudir au milieu des canards à col vert, et des ragondins vivants, et un ragondin mort : son dos flottant dans les eaux verdâtres -j'ai cru un instant à quelque rocher moussu, et son museau pointant vers les grands fonds, contemplant la vase jusqu'à la fin des temps (une décomposition certaine à vrai dire, et de quoi nourrir une multitude de créatures aux régimes divers). Tous les hommes qui meurent noyés ressemblent à toi, ragondin mort. D'énormes racines et de fiers troncs de bois font un support praticable pour traverser les marécages. Je retrouve soudain ce sens de l'équilibre -dont je suis incapable dans ma vie courante. Je retrouve un corps, de fines douleurs, une fatigue osseuse, une prédisposition aux acrobaties : vous m'auriez vu défiant les profondeurs, à cheval sur cet arbre tombé au milieu du ruisseau, me gardant à droite me gardant à gauche, trop heureux d'exister et de lutter pour une bonne raison -car on dit qu'ici la vase est épaisse et vous aspire aisément jusqu'au menton.
Dana n'est jamais à court d'idées. Tandis que Vincent
s'évertue à s'empêcher de penser à quoi que ce soit qui
ne soit pas en rapport avec le gîte et le couvert, Dana rêve
: un disque de field music, un vrai, enregistré dans champs,
dans les prairies, au milieu des oiseaux, au bord des marécages
puants, près du petit ruisseau (te souviens-tu ma belle de
notre petit ruisseau ?). Il faudrait.. un groupe électrogène
peut-être, pour brancher de quoi enregistrer pour la postérité
les
uvres ainsi jouées. Un micro pour les musiciens, un
micro pour la rivière (qui a bien des choses à nous dire,
vu ce qu'elle charrie depuis des lustres avec ces larmes de pluie
et le reste, pris sur les berges), un micro pour les arbres et
les oiseaux qui ne manqueront pas de causer, faisant comme si
de rien n'était, comme le public de ces bars à musique, qui
n'ont que faire des ahuris qui se trémoussent sur la scène,
et sont plus occupés de boire de fanfaronner et de séduire
la donzelle. Dana voudrait aussi écrire un livre peut-être,
un beau livre tragique sur ce qu'il adviendra des pauvres de
nous, avec nos idées à quatre sous -avant qu'on s'enfuit
dans les montagnes, ce qui ne saurait tarder !-.. et il voudrait
aussi enregistrer ces petites chansons de misère avec ses ami(e)s.
Vincent, le sourcil froncé, considère tout cela gravement
et lui rappelle qu'il va sans doute mourir, et alors qui paiera
le loyer et la nourriture ? hein ? qui paiera ? Dana baisse la
tête, un peu honteux, lui qui ne veut de mal à personne (à
part les tueurs de ragondins du dimanche avec leurs moustaches
vinassées et leur manque de savoir-vivre, et leur absence total
de goût pour la beauté)
Il existe de multiples manières de se donner la mort. Si
Vincent était seul, seul à décider je veux dire, les choses
se feraient de manière assez aisée, sans fioritures. J'ai
ces boîtes de médicaments sous les yeux (sous le lavabo,
avec les assiettes et les couverts). En mélangeant le tout
et en prenant les doses nécessaires (c'est-à-dire : tout),
j'imagine l'effet suffisant. Mais Dana est là, qui est l'artiste,
et un artiste ne meurt pas ainsi non ! Un artiste fait de sa
mort une ultime
uvre de la création. Comme Dana est particulièrement
imaginatif, il s'invente des disparitions grandioses. Car Dana
veut mourir dans la beauté. dans l'intense. Dana veut prendre
un billet pour Ulan Bator, faire le trajet en train de Moscou
aux frontières mongoles, traverser la Sibérie, contempler
durant huit jours la misère du grand nord, goûter aux grandeurs
tristes de la toundra (rêver du grand tigre blanc de Sibérie,
dont la vie entière consiste à gérer un territoire de deux
cents kilomètres de largeur, arpentant jours et nuits son domaine,
gérant son gibier sa pâture, et de temps à autres, partir
en expédition pour dégoter une femelle voisine, lui faire
l'amour, puis s'enfuir à nouveau chez lui). Ensuite on arrive
à Ulan Bator, ville aux allures post soviétiques, d'une laideur
noble, où les rues n'ont pas de nom, et les bidonvilles sont
un amas de tentes de cavaliers mongoles sédentarisés (assis
sous la yourte regardant la télévision après le travail
du jour, comme tout un chacun de par le monde). Puis quitter
le ville, filer dans la steppe, en bus cahotant sur les pierrailles,
puis à pied. Marcher jusqu'à plus soif et le soir, s'établir
près d'un campement nomade (vous savez de ceux qui chantent
avec deux voix, et dont le timbre évoquent tour à tour celui
du cheval, de l'ours, de l'aigle majestueux). «Et
ce lait qu'au matin un cavalier tartare tire du flanc de sa bête,
c'est à vos lèvres mon amour que j'en porte mémoire«
(St. John Perse) Mon cher Alexis Léger, je suis votre serviteur
désormais. Dans votre mémoire je glisse mes pas. Et bientôt
le désert et la froidure de la nuit. Il est des déserts où
l'on meurt. Et donc, un soir, poser son attirail, s'allonger
à même le sol, demeurer là, et attendre que mort vienne.
Voilà ce que dana appelle Mourir.
Il faut lire les lettres de Malcom Lowry ! (Il faut lire
ses livres aussi : «sombre comme la tombe où repose
mon ami«, «under the volcano«, «October
ferry to Gabriola«, «ultramarine«, «écoute
notre vois o Seigneur!«, «Lunar caustic«).
Il naît en Angleterre en juillet 1909, publie en 1933 Ultramarine,
fait de la prison à Oaxaca (Mexique, mais vous vous en doutiez)
en 1936. et commence à travailler à Under the Volcano.
Qui est le chef d'
uvre définitif de l'histoire de la littérature
et de la vie. Entre temps se marie, divorce, et s'établit à
Vancouver avec Margerie, elle même auteur de romans n'ayant
aucun succès. Under the volcano est refusé par douze
éditeurs. Le chiffre est symbolique. Tout est symbolique. le
7 juin 1944, la petite maison de Dollarton au bord du lac est
détruite dans un incendie. Du même coup les manuscrits flambent
avec les poutres de bois. Encore une histoire de marécages
flamboyants n'est-ce pas ? Le reste est une succession de galères.
il meurt en 1957 quelque part mais ça n'a aucune importance.
Under the Volcano raconte l'histoire d'un couple qui s'est
séparé à cause de la folie du consul (l'homme dans le couple).
c'est aussi une histoire à propos de l'alcool et des frêres
qui vous enlèvent l'amour de votre vie. Et de l'incapacité
à l'existence. «un cadavre va être envoyé par
express«demeure une des plus belles phrases jamais écrites
et dites. J'ai sous les yeux une édition de ces lettres de
Malcom Lowry, dans lesquelles il narre par le menu ses déboires
avec l'existence, et comment tout cela finit par mener à une
mort certaine. C'est une édition de 1968 chez Denoël. J'ignore
si le texte a été réédité depuis. j'ai l'impression
que tout le monde s'en fout de Malcom Lowry. Bah.. je m'en remets
à toi. Je viendrais bientôt cirer des gaudasses couvertes
de boue des marécages Malcom. On pourra se boire un bon whisky
canadien. On regardera le monde brûler de là-haut. Ce sera
bien.
{ (Autrefois, quand j'étais gosse, je peignais des cartes stylisées sur de grandes feuilles de papiers d'emballage, avec des îles géométriques, des baies aux découpures compliquées, et des canaux. Sans doute le «complexe du labyrinthe»des primitifs, qu'on retrouve dans les constructions, les chambres funéraires, les galeries de mines. Et de nos jours dans les forêts; et sur les cartes au 1/25 000. En plus délié, plus spontané, plus alerte.)} Je faisais de même Arno. Une véritable obsession. un plaisir inouï. dessiner des cartes de nulle part. Et lorsque nous partions en voyage, j'avais dans la tête la liste encyclopédique des localités, du nombre d'autochtones, et de multiples informations particulièrement utiles et inutiles. Comment ne suis-je pas devenu géographe ? C'est un mystère.
Mon amour. Je suis enfin arrivé à Ulan Bator. Après
ces huit jours de trains tout bonnement accablants. Comment peut-on
vivre ici-bas ? C'est une question qui m'obsède. Comment supporte-t-on
tant de souffrances ? Le train s'est arrêté dans un crissement
de pneus infernal. Vladimir et moi (Vladimir est le jeune homme
avec qui je partage mon wagon-couchette depuis Novosibirk) sommes
descendus, nous souhaitant quelques vagues politesses en anglais.
Il a fallu que je trouve mon hôtel. Comme il n' y avait aucun
panneau de quelque nature dans cette ville, l'entreprise m'a
occupé une bonne heure durant. L'hôtel au fond, il n'y a
rien à en dire. C'est un hôtel excellent pour disparaître
je crois, même si le prix de la chambre me paraît un peu
élevé compte tenu de l'absence totale de confort. Cela dit,
je ne suis pas là pour le confort n'est-ce pas ? J'ai posé
deux trois affaires, fait le tri dans mes papiers, et suis ressorti
peu après à la recherche 1
de quoi me substanter,
2
du consulat, puisqu'il faut que je déclare ma présence
ici -pour trente jours maximum. Ce qui fut fait, dans un anglais
pathétique mais suffisant. Pour commencer je crois que je vais
chercher le mac do. Il doit probablement y avoir un mac do en
ville, même à Taschkent on trouve ce genre d'établissement.
Certain soir je ne peux pas écrire. Je peux juste insulter. Même pas : éructer. gueuler «go fuck», frapper faire des bras d'honneur. C'est là un désarroi solide parce qu'il est vrai que la souffrance d'autrui reste éminemment solitaire. Je ne saisis l'autre que dans la pitié, c'est-à-dire comme dit Jean Jacques Rousseau, dans le ressenti personnel de ce que l'autre pourrait ressentir. Mais ce ressenti n'est que métaphore, qu'approximation. Je puis causer tant que je veux, au fond mieux vaudrait éructer. Les murs me comprennent mieux que je me comprends moi-même. Ainsi, ce soir je voudrais arrêter de travailler. Me libérer de ce fardeau. Qui pourrait le comprendre ?? qui ?
je suis le c
ur de la névrose du monde. Je suis le refoulé
du corps social. Le c
ur refoulé du corps social. Celui quoi
doit être tu. Si l'on m'écoute sérieusement c'est proprement
la fin du monde. Le schizophrène, le dément, l'artiste, est
au c
ur du monde. Il est l'organe sensible du monde. Celui
par lequel les émotions sont senties. Il dit la vérité
des cauchemars. Il est le fantôme qui hante l'existant social.
Le spectre qui hante l'homme au travail, l'homme dans sa voiture,
l'homme sous son toit. Il est la bête sauvage qu'on avait oubliée.
La bête sauvage qui vient fourrer ses naseaux dans les poubelles
des villes la nuit quand le monde dort. Il est la nuit quand
tout le monde dort. J'écris cela avec mon sang et mes larmes.
Le monde est normal à la mesure de son refoulement. Les hallucinés
sont les gens du commun. Le monde ne tient que parce que ses
habitants (ceux qui s'adaptent) sont eux-mêmes hallucinés.
Les gens du monde survivent grâce aux hallucinations collectives.
Ils croient ce qui n'a pas lieu d'être cru pour autant qu'on
soir rationnel et sensible. Le schizophrène, l'artiste, le
dément est rationnel et sensible. Il est comme le renard, comme
le ragondin mort. Il n'est pas en mesure de croire. il ne sait
pas se laisser berner. Il ne sait même pas comment on fait
pour croire. Sa souffrance est proportionnelle au déni des
autres. Le corps social ne saurait vivre sans refoulement. Nous
sommes de plus en plus nombreux à ne plus être capable de
refouler ce qui a trop longtemps été refoulé. Nous sommes
les surhommes qu'appelait notre penseur. Nous indiquons le chaos
dans nos douleurs, et sous les voies de chemin de fers sous lesquelles
nous nous disloquons. Nous sommes la vérité et la nuit du
monde et la mort de ce monde. Nous sommes, en notre souffrance,
les prophètes des chaos à venir. Et, au jour du chaos, nous
n'aurons aucun regret.
Au crépuscule je m'en vais mettre le verre à la casse
dans les containers dédiés à cet effet. Je vis -ou du moins
je m'y essaie- ici depuis le 20 janvier, nous sommes le 23 mars,
ce qui nous fait grosso modo deux mois, 60 jours (de solitude,
d'angoisse, etc..). C'est là ma première visite à la déchetterie
municipale. Le grand carton rempli jusqu'à ras le bord de choses
diverses : numéros de l' Équipe usagés (presqu'un par jour,
sauf le samedi car c'est plus cher), quelques paperasses inutiles
- la feuille hebdomadaire du lycée, des listes d'élèves
dont j'ai de toutes manières renoncé à retenir le nom,
des rappels de factures Edf pour un logement que j'occupais autrefois
- ils m'ont retrouvé les bougres ! - et bien évidemment des
bouteilles, de formes et de destinations diverses. Par les hublots
perçants le container vert -couleur de l'espoir, du respect
de la nature, de l'harmonie vitale avec les plantes et les forêts-
je glisse une à une les témoins irréfutables de mes consommations
liquides : 2 bouteilles de jus de pomme, 3 de jus de goyave,
1 de jus de raisin, 8 de jus d'orange, 1 de jus d'ananas, et
-là je ne détaille plus- 21 bouteilles de vins (rouge et
rosé, mais aussi une de ce vin jaune et m
lleux.). Les claquements
secs, ce verre qui éclate, la pétillance sonore, c'est comme
autant de petits trous dans l'estomac, le foie, les intestins.
Superbes feux d'artifice. Excitation de glandes organiques internes.
Et le soleil vint à se coucher ! Je fais mes calculs : 21 qui
multiplient 75 cl font 1575 cl que je divise par 60 et j'obtiens
le chiffre ridicule de 26,2 cl par jour. C'est une moyenne. Ne
suis-je pas ridiculement en dessous de la consommation moyenne
des français ? Sans parler des russes qui eux ne boivent, c'est
un fait avéré, que de la vodka ? Le soleil se couche et je
me sens soudainement en bonne santé !
J'ai l'idée d'une
uvre. Je l'expose ici pour garder
une trace. Chez moi les idées vont et viennent. Et comme elles
ne sont pas à proprement parler de mon fait, il n'est pas aisé
de les tenir pour soi. Voici l'idée. Il me faut : un morceau
d'écorce assez large, assez rude, bien marqué, bien sombre,
et un flacon rempli de mon propre sang, voire plusieurs de ces
flacons au cas où ça ne fonctionne pas bien du premier coup.
Je veux faire couler dans les rides de l'écorce, ses pliures
et ses reliefs, élaborés des siècles durant, il me faut
un vieux chêne pédonculé, un chêne millénaire dont
le bois servait à façonner autrefois les navires, je veux
faire couler dans ses rides mon propre sang. Lentement. Incliner
légèrement l'écorce afin que le sang s'écoule avec douceur,
trace son chemin au gré des sillons, sans le guider. Filmer
tout ça, le cas échéant. Ralentir le film s'il le faut.
Puis, si la nécessité s'en fait sentir : répéter le même
processus avec les plantes grasses des marécages, les pierres
moussues qui se dressent au bord des sentiers. C'est un pacte
de sang avec l'écorce. Je scelle ainsi ma réconciliation
et signe ma véritable territorialité.
Les alliances sont d'autant plus fortes qu'elles sont fondées sur des motifs inconscients. Si le politique, le businessman, le psychothérapeute, le travailleur social, l'homme de bien, le travailleur modeste ou pas, s'entendent à ce point, il s'en faut de beaucoup que cette entente dérive d'une raison explicite. Ce qui les unit est de contribuer chaque jour et chaque heure au déni de la vulnérabilité existentielle, de l'incapacité à supporter les règles de ce monde instituées par eux tous. Ce déni demeurait soft pour autant qu'on se contentait d'abreuver le fou de médicaments. Il devient d'une violence infâme, à la mesure de cette violence qui s'exerce dans nos écoles envers les enfants en échec scolaire -qui dira le scandale de cette souffrance chaque jour continuée en toute impunité ?-. Il devient infâme quand on entreprend de culpabiliser celui qui ne peut plus. On ressort des placards du bourgeoisisme ce vieux mot de «paresse»qui n'a aucun sens (pensez aux grecs et à la valeur accordée par eux à l'oisiveté). Tous sont alliés dans la négation de la valeur de la pathologie mentale, dans la négation de son sens. Tel qu'il est, le modèle social contemporain ne peut supporter la déviance. Si le politique s'intéressait sérieusement aux pathologies mentales, avec honnêteté et soin - alors : il lui faudrait forcément reconnaître que l'unique solution consisterait à adapter le système social à la pathologie et non l'inverse. La reconnaissance de la pathologie, si par miracle elle était avérée, entraînerait l'avènement d'un monde nouveau.
Le corps social est malade de moi. Je suis l'organe sensible
oublié de la chair sociale. L'organe par lequel s'engendrent
les connexions avec la nature brute sale et sauvage. Par moi
se relient l'institution fabriquée d'illusions qu'est le moi
et le fleuve noueux de ses artères épaisses nourries de tendresses
et de beautés. Je suis la maladie du corps social. L'
il
interne dissimulé sous le diaphragme qui contemple les strates
de nos douleurs passées. Je suis le chant crié des fous,
l'ivresse des monstres qui hantent les fonds marins, le poulpe
géant qu'aucun homme n'a vu. Comme on rejette un corps étranger,
on l'enveloppe d'une chape de bons sentiments et de duvets chimiques
: je suis la bête en soi enterrée vivante dans le corps même
de son bourreau. Je ne suis pas malade : c'est le corps qui me
contient ainsi qui est malade. Je suis juste la souffrance du
corps malade. Je ne suis pas l'origine de la maladie. Je suis
sa manifestation refoulée.
Je doute qu'il y ait un secret de nature horrible à se mettre sous la dent. J'ai visité cette bâtisse tantôt : tu vois les herbes sauvages ont déjà tout envahi. J'ai mené l'enquête avec l'affectation du héros de Gombrowicz dans Cosmos, et crois moi je m'y connais question paranoïa. Je n'ai rien vu que des éclats de verre et du bois brisé. Aucun portrait chancelant n'est accroché au murs, le vent s'insinue sans crainte dans les interstices des volets. Peut-être avaient-ils déjà oublié avant nous. Peut-être même ils s'étaient entendus pour oublier. Dans une communion de douleurs refoulées, un entente cordiale autour du non-dit : voilà notre vie et ce dont nous ne parlerons pas. Jamais. Pas même aux enfants. Peut-être sont-ils incapables de se rappeler ce qu'ils avaient ainsi délibérément rangé dans le placard de l'oubli ? On en a vu de belles dans les armoires sous le linge propre. Mais on n'a jamais su. Qui mènerait l'enquête contre son propre sang ? Ce fut le règne du silence pesant comme un ciel d'avant l'orage. Longtemps avant que l'orage ne vint enfin nous délivrer, je savais déjà que ces mots ne portaient aucun sens. Ne menaient à rien. Ne dessinaient aucun horizon. Parce qu'ils étaient lestés du poids de cet oubli originel, de ce contrat primitif. Et moi je me cachais dans le pressentiment du désastre, accablé par ce mensonge que je n'avais pas commis.
La pire hypostase de la dépression, c'est la disparition soudaine du désir. La veille encore vous étiez exaltés. Le lendemain matin, l'existence vous semble aussi excitante qu'une botte de radis. Mon cerveau parvient à un tel point de souffrance que j'en peux sentir les mouvements internes, du lobe temporal au lobe frontal et le reste. C'est le pire. Tout fuit à travers vos yeux, rien n'est à saisir. Et vous portez le poids d'une fatigue immense, dont les raisons sont indicibles. Et dire fatigue. Je recherche la paix auprès des arbres et des oiseaux qui ne parlent pas. Mais en vain. Donc : prendre un autre de ces médicaments qui englue l'âme dans un no man's land en attendant mieux.
Tu te sens bête n'est-ce pas avec tes disciplines tes fouets tes couronnes d'orties ? La soirée suit son cours et il y a ce vide au creux du ventre, là exactement où se logent d'habitude les décilitres de vins rouges. Mais voilà, de vin ce soir nenni. Et tu broies ce vide au ventre dans le travail jusqu'à ce que t'en puisses plus. Ah quelle merde vraiment ! Ces addictions. Il y aurait de quoi rire, quand on se revoir plein de certitudes à la fin de l'après midi, dédaignant avec noblesse l'heure de fermeture de l'épicerie. Et voici qu'il est dix-neuf heures et l'épicier a déjà fermé son rideau de fer, et maintenant il est trop tard. Qu'est-ce qu'on est fier à cet instant : j'ai résisté, je ne céderai pas ce soir. Alors une angoisse s'insinue et monte, rongeant la certitude. Quelques heures plus tard, la noblesse s'est enfuie. Il ne reste qu'une terriblement présente envie d'alcool et comment va-t-on trouver le sommeil ? Mais j'ai ce médicament sous les paperasses. En avaler deux comprimés. Et l'espoir de sombrer dans le sommeil. Ce qu'il y a d'infernal avec l'alcool c'est la place que ça prend dans la vie. ça préoccupe le temps, lui donne sa couleur essentielle, celle de l'angoisse. Et le pire peut-être, ce soulagement quand on se retourne et qu'on voit la bouteille posée sur un coin de la table de la cuisine. Tu es là qui m'attend. Je n'ai plus peur puisque tu es là.
les os des volailles mortes jonchent le sol Nous sommes tels des viandards guettant les palmidés attendant les déflagrations les délivrances j'éjacule au bord de l'étang dans une douceur incomparable le héron rit de moi je ris de lui qu'importe puisque nous sommes amis ce mélange de grâce et d'excréments d'élans insensés de choses dégoulinantes il existe un rythme caché qui soutient tout cela un battement charnel qui nous lie hummmm puissé-je le sentir un jour battre dans mes tempes et dicter ma vie et le fleuve pendant ce temps hurle son incessante besogne charriant nos dépits et nos peines
ah c'est terrible de se tenir toujours à la frontière du non-être. Tu vois, je me désagrège avec méthode, et pourtant le jour venu je vais dans le monde, et on n'y voit que du feu. Je crois que c'est de la sorte que sont nés les grands mythes de la schizophrénie : le loup-garou, le vampire. Ce qui se voit au dehors, ce qui se passe entre les quatre murs de ton logis. La nuit est tombée maintenant, et je sombre avec contentement, la souffrance du contentement, dans la folie. On joue un jeu dangereux. Je serais bien en peine de dire qui joue. Le matin venu, on s'éveille péniblement mais on s'articule au réel (enfin -ce qui est tenu ici-bas pour réel), et le soir, avec la lune montante au dessus du village, c'est le délètement de soi-même. Si j'avais foi au jour, les choses seraient plus supportables. Mais tu te tiens à la frontière du jour et de la nuit, entre chien et loup, je suis votre chien du jour et votre loup de la nuit. je suis votre chien du jour et votre loup de la nuit.
Je suis venu à bout de ce contrat. La réussite de ce petit défi ridicule suscite une satisfaction pas moins ridicule. La stratégie mise en place ces deux derniers mois a globalement fonctionné. En avalant chaque matin un comprimé de Zoloft, en fumant un paquet et demie de Benson par jour, en descendant une litre de vin rouge ou rosé chaque soir avant d'aller dormir, j'ai pu faire bonne figure. Tout le monde m'a trouvé fort sympathique : les éleves me sourient ou font des plaisanteries complices quand je les croise dans la rue, les enseignants ne manifestent pas d'animosité ostensible. En évoluant tel un fantôme quatre mois durant, en m'investissant avec mesure sur le plan pédagogique et pas du tout sur le plan affectif, je m'en suis sorti finalement sans trop de peine : juste une crise de schizophrénie en mars, doublé d'une forte tentation pour le suicide, et quelques conséquences certes redoutables mais somme toute acceptables : une addiction généralisée à la nicotine, à la caféine, à la sertraline et au tanin. Rien que du bon.
Tu as beau examiner la question avec un maximum d'objectivité, tu ne vois vraiment pas où cela mène. Tu dessines des plans sur un bout de papier, quelques dates, évaluant les possibles. Rien ne semble possible. Le ciel demeure gris tout le long de la côte. Ce café du Vieux-Boucau n'a pour clientèle qu'une déprimante horde de jeunes mâles qui ôtent leur casque de mobylette en entrant, et se donnent une allure virile du haut de leurs seize ans. Je suis là contemplant une carte au cent millième des Landes. Je me demande où je pourrais bien aller maintenant. Aux étangs peut-être ? Ou alors marcher un peu dans les dunes ? ou le long de la jetée ? C'est merveilleux d'en être réduit à de tels questionnements existentiels. Juste : je dois trouver un endroit où être dans les heures qui suivent. Occuper un espace : nous ne pouvons pas y échapper. Durer un peu : comment pourrait-on se libérer de la durée ? La conscience de ces choses simples excite et angoisse. Donc poser son doigt nomade au hasard sur la carte et, sans aucune raison dicible, s'y acheminer.
Encore! encore une fois ! Plonger dans la mer des angoisses. Bientôt en immersion complète. Pourrait bien en crever semble-t-il. Mais non.. pas maintenant.. Sensations familières et cependant c'est toujours la même douleur. et comment pourrais-je lutter ? Je n'ai pas de forces. Et je ne sais pas «comment on fait». Tout à l'heure aux étangs j'ai bien senti monter ces petites horreurs. Ce qui me tenait encore la veille s'était désagrégé doucement à mesure que la journée s'allongeait. En marchant un peu, avec les odeurs vaginales du printemps mouillé, une extension soudaine du monde me saisit. Et au bout de vingt pas, les murs qui retiennent habituellement le débordement de la vie s'évanouissent comme des dogmes pathétiques. L'origine de la souffrance : la désagrégation de l'illusion. On se découvre sauvage particule cosmique et rien n'a plus de réalité que ce sentiment. Alors on songe sérieusement à l'adoption d'une vie érémitique.
Je sens qu'un processus lent mais inéluctable agit en moi qui conduit à la disparition complète. Par là je veux dire disparaître des mémoires et des consciences. Ce n'est pas un objectif (quelque chose que l'on pose devant soi). C'est une tendance de mon être profond que je suis bien forcé de reconnaître quand j'observe avec calme mes actes, mon comportement, mes symptômes. Pour donner le change et rassurer, je m'efforce avec succès de bâtir et d'entretenir les piliers solides de mon insertion dans le monde. Je souhaite le bonjour le matin à ceux que je croise, et l'après-midi, je dis à la caissière du supermarché : «bonne fin de journée ! »(et si je suis téméraire j'ajoute : «bon courage!»). Mais je ne leur en veux pas. Je m'applique juste à soigner mes relations de voisinage. Pas la peine de compliquer la vie davantage. En même temps, plus je me montre poli et respectueux des convenances, plus je deviens inaccessible. Quand on abattra la porte de ma chambre, et qu'on découvrira couché près de l'évier mon cadavre puant et mort, je plains déjà les chargés de l'enquête. Car ils n'apprendront rien de moi en interrogeant le voisinage. Et comment de toutes façons, comprendraient-ils la voie de la disparition ?
de nouveau : faire ses comptes. Si le sens de la mesure me guide, étant donné la somme de sept mille euros sur laquelle je peux compter, étant donné que nous sommes à la mi-mai, étant donné mon état physique général, je dois pouvoir survivre en ce bas monde (payer pour le loyer, la nourriture, fumer, boire) jusqu'au mois d'octobre. C'est là une perspective excitante, presque cinq mois ! Du temps pour courir les sentiers de montagnes, se vautrer tel un roseau au bord des étangs, parfois jouer de la guitare au milieu des canards bleutés, et parfois écrire un peu lorsque le soir tombe, une bouteille à ses côtés. Du temps pour faire l'amour aussi. Oui... mais après ?? Quand l'automne fut venu ?? Faudra-t-il retourner dans cette vallée de larmes, besogner pour gagner sa pitance ? Serais-je encore capable de me plier à ces tortures, ? Devrais-je une fois encore m'abîmer dans l'angoisse et l'alcool (son corollaire) ? Ou... le moment sera-t-il venu de mettre fin à ces mascarades, d'une chute gigantesque à la barre des Écrins, ou d'une absorption massive de substances chimiques ? Et s'il me restait à peine cinq mois à vivre ? C'est ce dont je suis persuadé tantôt. Ou.. me faudrait-il faire appel à la pitié de mes proches ? Souhaitez-vous que je vive ? Vous ne pouvez rien faire contre la naissance et le destin n'est-ce pas ? Je souhaite vivre aussi, dans un sens. Parce que j'aime avant tout me promener près des étangs et faire l'amour aux jeunes femmes désirantes. Donc , accordez-moi une rente, une somme d'argent raisonnable qui puisse me permettre de subvenir à mes nécessités. Comme un aristocrate du temps jadis. Donnez-moi de quoi vivre, si vous voulez que je vive, si je ne suis pas capable de gagner ma vie.
Quand tu n'as plus d'alcool. Quand l'alcool s'est diffusé tout au long du corps, par le biais de conduits divers et sanglants, tu sais que tu n'en as plus pour longtemps à vivre. Il est déjà trop tôt. La douleur s'est installée et ce que tu as bu n'a pas suffit. Et pourtant tu as bu, bu plus que de raison. Il faudrait autre chose afin d'empêcher la transhumance des pensées. Les prairies près du col enneigé sont stériles. On n' y trouvera rien d'encourageant. On a bien quelques médicaments mais lesquels choisir ? Je me tire la barbe comme sur ces sculptures de l'époque romane (babylonia deserta rappelle-toi !!). Je suis un ermite amoureux comme dans le livre de Kazantsakis que j'ai lu naguère. Qui découvrit la grâce de Dieu dans le vagin d'une femme. Moi aussi, je n'ai aucun autre talent que celui d'aimer. Je peux aimer corps et âme. Cela est dit. Mais faudrait pas se mentir à soi-même. On est en mai les jours allongent. Mauvaise période.
Tu dois te faire connaître ou te taire. Et si tu optes
pour la première solution, tu dois aussi choisir entre l'ésotérisme
et l'exposé sans pudeur de tes doutes. L'ésotérisme n'est
certes pas étranger au silence. Il le singe en un sens. On
fait de sa vie un mystère, on dissimule aux pauvres mortels
le cheminement de sa pensée, se gardant bien de donner les
clés par lesquelles elle se noue quand même à l'existence,
on se contente d'en présenter son aspect le plus esthétique,
avec quelques tirades bien senties, de bons mots, qui semblent
résonner dans l'universel absolu (lequel est proche cousin
du vide intégral). Se dire tout entier, au contraire, faire
de l'errance et du doute le matériau d'une
uvre ou d'un
discours, se tenir au plus près de la vie et de l'existence
intime, sans nier le paradoxal et le contradictoire, voilà
qui serait fort honorable, quoique forcément voué à l'échec.
Car on aura beau faire : il n'y a rien de plus fuyant que le
moi. Peut-être se contenter de raconter ses histoires : les
choses qui me sont arrivées. Sans jugement. Je doute que la
lecture d'un tel livre soit agréable. Mais après tout qu'importe
? Le silence viendra bien assez tôt, et d'une certaine manière,
il est déjà l'horizon entrevu par temps clair.
Ici aussi je sens monter l'angoisse. J'observe et ce que je vois me donne la sueur et le tremblement. J'ai de nouveau peur des gens qui m'entourent. Je perçois quelque démon sous le fard. Les certitudes matelassées de la vie comme il faut. Des choses enfouies, des monstres, susceptibles d'éclore à n'importe quel moment. Et cette absence de grâce à peu près totale. Rien n'émergeant que l'ignorance. Ou pire : rien ne se cherche. Rien n'est à découvrir. Tout est là qui se donne sans secret. Se nouent là des faisceaux de relations au sein desquels je ne pourrais plus me lier, même en faisant effort. Mon seul désir à l'heure présente : fuir aussi vite que possible. Rentrer chez moi. J'aperçois mon visage dans un miroir : je suis hypervisible. Je reconnais ces sentiments de peur, les mêmes que j'éprouvais il y a vingt ans ! Se peut-il que rien n'ait changé ? Peur du lynchage surtout. je me souviens de ce film de Julien Duvivier, Panique, et aussi de The Chase d'Arthur Penn. La cruauté qui déforme et enlaidit comme dans ses peintures expressionnistes allemandes. Il y a la police au bord des routes et ceux-là aussi me font peur. Les hommes pétris de certitudes, les pensées monolithiques, au mieux (ou pire ?) dualistes, leur répugnance au doute, au questionnement, la manière dont ils défendent leurs principes pour peu qu'on émette une proposition aventureuse. Cette peur, oui, ou l'étape supplémentaire vers l'érémitisme.
L'odeur des collines au printemps. J'ai désormais mon étang particulier. N'y ai jamais croisé personne d'autre. Les bestioles s'y esbaudissent en toute impunité : canards, hérons, ragondins, crapauds, et depuis le retour des beaux jours : lézards et couleuvres. Je m'y esbaudis aussi tant qu'à faire. Un sentier fait le tour. Avec le retour des chaleurs, les orties, les ronces et les chardons ont poussé avec l'excès qui les caractérise. Je dois donc entretenir mon chemin avec soin. Raboter un peu tout ce fatras sauvage qui griffe les pattes et fait saigner. Au sud du lac, une petite colline frime et s'érige fièrement, parcourue d'herbe tendre. C'est une femme je le sens : je sens la féminité des choses. J'y passe une heure dès que j'ai le temps. Une sieste, une contemplation. Faire le vide, se laisser happer par les couinements, les piaillements, les croassements, les grillonnements (ces derniers, tout insecte qu'ils soient, assurant le continuo en quelque sorte). Comme les petits cris délicats de mon amour soumises à mes caprices érotiques. Rien n'est à penser : tout est à sentir. Je me plais à croire que c'est ici-même que la musique prend corps. Dans ce flot de tendresse sans histoire.
Je pense à toi, mon amie. Tu peux partir au loin. Mais le problème est qu'on s'emporte toujours avec soi. La fuite semble impossible. Je suis loin mais toutes choses s'articulent encore comme si j'étais resté à quai. Ma pensée est lestée d'un poids considérable. J'ouvre les yeux, mais à l'instant même où je m'abandonne, je continue d'arpenter le terreau putride de mes ancêtres. Faulkner a si bien raconté tout cela. Et les tragédiens grecs avant lui, et Shakespeare. Le monde d'aujourd'hui tente de faire croire au possible recommencement, à la virginité retrouvée : c'est stupide. J'ai beau me gaver de médicaments, d'alcool, de substances modifiantes, mes artères sont toujours parcourues du même sang. Qui dira les violences enfantines, les silences assassins, les désirs de fugues et de suicide dans l'âme inquiète de l'enfant. Mais c'est une nouvelle ville, un paysage qu'on découvre, et peut-être faut-il aller si loin pour se rencontrer, peut-être mieux qu'avant, avec plus d'acuité. Je te vois déambulant dans ces rues et ces parcs, tu connais l'émerveillement, tu le souhaites encore : mais rien n'y fait. Ton histoire ne te quitte pas. Tu traines tout cela avec toi, ce qui n'a pas été dit, je te vois, je te sens, je sais qu'il te faudrait la tendresse du monde et qu'elle ne suffirait pas.
La fin du langage. Est la fin de l'existence. Errer dans les forêts sombres en proférant des sons non articulés, voilà qui me plairait. Avoir perdu toute confiance au langage articulé - ma Crise majeure : n'entendre que métaphores là où l'autre sait ce qu'il dit - il en est «certain» au sens de Wittgenstein. Je m'épuise à rechercher de la précision -mais tout doit être redéfini. C'est comme inventer un nouveau langage. J'envoie mes dernières cartouches. Avant de me taire je vais aller au bout de ce que je peux dire. J'ai fait mon temps avec la parole, d'autres ne s'en lassent jamais. Mais quand on vient du monde des silences et de la parole truquée, tronquée, comme l'enfant que j'étais, on peut le comprendre.
Trop d'intelligence confine à la stupidité. Nietzsche et Wittgenstein sont dans assez stupides si l'on y songe. Je voudrais rendre hommage ici au pragmatisme solide, au risque calculé, à la sagesse de nos anciens -et de nos plus jeunes. La torture de l'âme c'est bon pour les garçons efféminés, ceux qu'on moque dans les pays de rugby ou dans les cités. J'admire ceux qui savent y faire. Ceux qui se tiennent à leurs plans. Ceux de la certitude, qui savent bien, et n'en douteront jamais, qu'une table est une table et qu'un mendiant est paresseux. On ne gagne pas sa croûte en écrivant des livres ou en composant des chansons, quand bien même on serait talentueux. Il faut comprendre cela. Ne pas s'obstiner et savoir raison garder, avancer d'un pas ferme. Les chancelants, les hésitants, n'ont que ce qu'ils méritent : ils s'arrêtent quand il s'agit d'avancer. On ne fait pas une vie avec du sens n'est-ce pas ?
«La proposition »je sais...«exprime donc ici la disposition à croire certaines choses.» (L. Wittgenstein, über gewissheit, 330)
Quand je crée, je m'efface. Je disparais. La création
est un appauvrissement. Je possède moins avant qu'après.
J'ai l'impression d'avoir déversé une part de moi-même
(c'est-à dire, une partie de mon expérience, un nexus particulier
entre ce que j'étais à ce moment là, et à ce moment là
seulement, et le monde) et que cette perte est irrémédiable.
D'un autre côté, cette perte est jouissive, comme un ensemencement.
La graine peut pousser maintenant, au gré des vents, au désir
de quelqu'abeille désireuse. Je n'en ai cure. J'ai éjaculé.
Le devenir de cela que j'ai fait m'importe peu. Mais. Chaque
uvre me rapproche un peu plus de la mort. Chaque ligne chaque
mot - et croyez-moi si vous voulez ils sont bien pesés, c'est
mon art, ils me sont consubstantiels, ces lettres vulgaires sont
tirées de mon sang même et de mon absence de foi, voilà
! - sont des raccourcis vers le sacrifice. Ils sont le parcours
du couteau, l'approche de la gueule du pistolet, la découverte
du précipice. Plus je vais, plus je travaille dans l'urgence
: il faut faire vite et beaucoup - et qu'importe la qualité,
je hais les professionnels qui n'osent dire un mot, tracer un
trait, jouer un do, sans avoir auparavant répété durant
des lustres -o dieu sait combien je les hais !! Je sacrifie mon
amour de la vie, ma jouissance, mon désir (de toi, de vous
!), mon amitié immense. Le diable sait combien il m'en coûte,
et que ce n'est pas drôle, non ce n'est pas drôle !!
Je sens que tout autour ils portent un secret. Le fruit d'une initiation mystérieuse à laquelle j'ai manifestement échappé. Je devine les rituels auxquels ils furent soumis dès l'enfance. Et d'autres aussi quand on prend de l'âge. Comme des piqures de rappel, un vaccin contre la mélancolie. Et : il doit y avoir une inquisition c'est sûr ! Des gens qui surveillent, qui sont là pour ça ! A moins qu'ils se surveillent les uns les autres. Sinon c'est incompréhensible. Ou alors je dois admettre que je suis définitivement fou. Peut-être ai-je tout simplement raté l'appel. Je devais être absent ou j'ai fugué. Je ne me souviens pas bien. Si je fais effort, je me revois cloîtré dans la chambre au rez-de-chaussée, comme dans une grotte obscure et oubliée. Un nuit j'ai rêvé que mon lit se détachait du sol et traversait le plafond. Ensuite, je planais au dessus de la maison. Peut-être ils nous saisissent durant notre sommeil pour nous soumettre à la question et nous inculquer les bonnes choses qu'il faut savoir. Peut-être sont-ils venus ce soir là, mais je m'étais déjà enfui. Regarde : tout est si compliqué et pourtant tout devient simple sous leurs yeux dans leurs mains - la table est une table et tout semble aller de soi. Comment ils acceptent leur sort ! D'où leur vient une telle force, une telle quiétude ? On a du leur donner naguère des raisons nécessaires et suffisantes. Il se peut d'ailleurs que de telles raisons existent. Je n'en ai pas pris connaissance, voilà tout. En attendant j'ai peur. Peur qu'ils découvrent la vérité à mon sujet, mon ignorance. Depuis tant d'années je m'efforce de dissimuler ma misère, tant bien que mal. Mais la peur croît jour après jour et je sens venir le moment où mes pauvres remparts, érigés dans la solitude et la spéculation - des palissades en fait, d'un bois humide de marécages- ne tiendront plus debout. ça se fissure déjà. Alors je me tiendrais nu, debout, stupide, sous la mitraille de leur regards sombres.
Père dit que je dois penser à ma survie («faudrait penser à ta survie maintenant«). Je ne fais pourtant que cela père. Songer à ma survie. C'est le sujet majeur et unique de mes cogitations. Je n'ai pas d'autre plan. Je m'accroche à la vie, très sérieusement, en gestionnaire. Je bois quand je sens qu'il faut boire. J'essaie de trouver des solutions. Voilà ce que moi j'appelle «penser à ma survie». J'entends bien ce que tu veux dire : «faudrait cesser de prendre du bon temps. Aller travailler, gagner sa pitance, élever une famille, faire une vie honnête quoi !» Tandis que moi je suis en train de jeter mes dernières forces dans la cohue pour tenir encore un peu encore un peu, dégager un peu l'horizon, laisser un peu passer la lumière. Et d'où te vient-t-il que je prenne du bon temps ? Si tu savais : je me saigne chaque jour que le diable fait. Mes tripes sont nouées mon cerveau est parcouru d'explosions incessantes comme le soleil. Comment peux-tu me méconnaître à ce point ?
J'écris ce message un mois.. après Je fais beaucoup de photographies maintenant. De la vidéo aussi. Avec les moyens du bord. Je lutte contre la langue comme disait Ludwig Wittgenstein en 1931. Je contemple beaucoup aussi. Les journées s'écoulent dans une douceur totale et je me sens serein comme jamais. Parfois je songe à mon étang de Latrille (dans les Landes, terre haïe) et je pleure un peu comme en pensant à cet ami abandonné. C'est peu de dire que je l'ai aimé ce putain d'étang avec ces herbes griffantes et poilues, et ces hérons si mal fagotés. Je ressens encore la colline, son herbe irritante, la douceur du clapotis de l'eau. J'aurais pu me perdre ici et m'y noyer (comme le fit un autre avant moi, c'était il y a bien longtemps, mais je ne voulais pas être lui non ! ça je ne le voulais pas). Et mes anges autour, si autour de moi quand ça allait tellement de travers que j'en perdais presque tout (sauf la capacité de jouir -ce qui est fondamental croyez le bien) : delphine, valérie, aurélie, clément, julien, et flo, mes anges autour. merci. Je passe à autre chose maintenant. Du moins, je l'espère.
dana hilliot 2005-05-14