Le choix d'une licence libre : un motif éthique.

D'un point de vue éthique, il s'agit pour nous de se positionner par rapport au grand chambardement provoqué par l'évolution des technologies numériques et de l'internet, et d'adopter une ligne de conduite conforme à notre rapport à la musique en général en tant que mélomanes. Pour comprendre cela, il faut bien voir que la plupart des projets de labels indépendants nés ces dernières années ont été rendu possibles par le développement et la facilitation de l'accès à internet7. Ce qui a rendu possible la mise en place de projets tels qu' Another Record, à partir d'un investissement financier très modeste, ou ce qui permet la large diffusion de musiques nonobstant leur absence sur le marché du disque traditionnel, c'est la prise en main par les artistes et les mélomanes des outils de publication sur internet, et la croissance ininterrompue de son usage par les mêmes acteurs. Parallèlement, les labels traditionnels, articulés autour du système traditionnel de promotion requis par le marché du disque, ont fait faillite les uns après les autres. Le ticket d'entrée sur ce marché devenant tout à fait inaccessible, des structures proposant de véritables alternatives ont été inventées : un label comme Hinah8 constitue un exemple frappant, et une réussite flagrante, bien qu'étant totalement étranger aux circuits de promotion traditionnels.

Même si nous travaillons aussi avec les médias traditionnels, même si nos artistes se produisent en concert (ce qui demeure un moyen de se faire connaître tout à fait efficace, ainsi qu'une finalité pour beaucoup), nous avons aussi et surtout bénéficié de la liberté de circulation de la musique sur internet. En proposant nos oeuvres en libre téléchargement, nous favorisons à peu de frais la diffusion des musiques que nous défendons et bien entendu, nous améliorons grandement la notoriété des artistes du label. Contractualiser avec une société de gestion des droits d'auteur comme la SACEM, aurait été contradictoire avec la manière dont nous pratiquons l'outil internet chaque jour : car il aurait fallu restreindre l'accès à nos musiques, tandis que notre véritable intérêt consiste au contraire à faciliter cet accès. De plus, et c'est là si vous me permettez que nous esquissons une dimension éthique, il s'agit en quelque sorte de rendre la monnaie de sa pièce au mélomane et internaute que nous sommes tous (ou très majoritairement) : car nous devons tous une grande part de notre culture musicale à la libre circulation (licite ou illicite) des oeuvres sur le web : j'ai découvert bien plus d'artistes sur internet que dans les rayons des magasins de disque, et je ne pense pas être le seul de ma génération pour qui c'est le cas. Aujourd'hui, certains audioblogs9 constituent une mine infinie à laquelle on peut puiser pour découvrir des perles rares, et certains de ces sites sont menés par des mélomanes d'une érudition sans pareille. Et Les artistes eux-mêmes sont souvent à l'origine des audioblogs, des webzines, des labels ou d'associations comme musique-libre.org10. Normal, puisque la plupart sont aussi des mélomanes.

Il y a donc une justification éthique évidente au choix des licences libres plutôt que de l'inscription à la SACEM du point de vue des acteurs de la scène dont je fais partie : il s'agit simplement d'adopter une conduite de vie, un ensemble de pratiques cohérentes, aussi bien en tant que mélomane qu'en tant que créateur. Restreindre l'accès à ses oeuvres tout en profitant du libre accès aux oeuvres des autres, voilà une contradiction du point de vue éthique - qui confinerait au cynisme.

dana hilliot 2005-09-04