"Ce n'est qu'en entendant une de mes chansons dans un magasin de disques que
j'ai compris... la différence."
(Jad Fair dans Libération)
C'est une déclaration surprenante. J'ai rarement vu quelqu'un se mêler si peu de stratégie valorisante. En général, même quelqu'un de très marginal, est inscrit dans une quête de reconnaissance, de succès. Ça ne semble même pas l'effleurer. Son oeuvre — chansons, musiques, dessins, collages — est un tout, à l'écart de tout, on a l'impression qu'il aurait fait la même chose si le marché du disque n'existait pas, si le rock n'existait pas... Ca donne une sorte de pureté, d'innocence enfantine, de gratuité totale. C'est un atypique comme le Facteur Cheval. Prise directe sur l'aliénation Ses problématiques d'aliénation personnelle sont en relation avec toutes les aliénations thématisées dans la production des expressions actuelles. C'est out ça qu'il apparaît comme le parrain de toutes sortes de mouvances qui expriment les malaises des jeunes générations: punk, garage, grunge, low-fi... Mais il est en dehors des courants, il ne se rend pas compte. Le voir seul en scène, c'est un choc. On est en face d'une pathologie phénoménale, il n'effectue pas une présentation de son univers, il n'est pas médium entre sa création et le public, il est cet univers, crépitant, en ébullition, en illuminations, en liquidations, fulminant d'énergies.
La mouvance "low-fi" se déconnecte des "grands studios" en même temps qu'elle connecte l'auditeur sur un réseau de choses différentes à entendre, sur d'autres manières d'imprimer son empreinte à l'expression sonore. Les "low-fi" ne sont porte-paroles de personnes. Ils enregistrent "at home" les témoignages vifs de leurs réalités. Le studio épure, sélectionne ce qui est reproductible dans un disque, élimine tout ce qui, du quotidien, s'agglutine au son pour le déterminer. Valorisation du message artistique. L'enregistrement "at home" capte tous les incidents qui interviennent dans l'exercice de l'expression. Le langage n'est jamais unique: quand vous parlez, se greffent tous des signes corporels, des mimiques, des manières de souligner des sons et des sens involontaires, qui tiennent à la personnalité, à la manière de réagir aux normes du langage qui, toujours, imperceptiblement, empêchent de dire exactement ce que l'on veut. Dans le registre de la musique, les "low-fi" entendent capter tout ça, l'intégrer à leurs enregistrements. Les bavures, les ratages, actes manqués et lapsus... Les premiers folksingers étaient en harmonie avec les luttes syndicales. Les luttes syndicales étaient en phase avec les aspirations des gens. Puis s'instaure, avec l'évolution de la société, une crise du syndicalisme, de la représentativité du 'peuple' dans les processus de revendication. (Pierre Bourdieu: "Le syndicalisme est en retard de plusieurs guerres symboliques".) Les folksingers sont en crise aussi. Les "low-fi" retrouvent peut-être un créneau pour témoigner d'une réalité sociale, de ses aliénations, sous forme de "carnets intimes". Les "low-fi" jouaient pour des cercles confidentiels. Jusqu'à l'avènement de Beck. Pour qualifier la "nouveauté" de sa musique, la presse a adopté un vocabulaire dont les termes sont ceux là-mêmes qui servent à définir les "low-fi" (registre du bricolage). L'info jouait une fois de plus la carte du vedettariat. Sans voir que le succès de Beck était impossible sans l'existence d'une mouvance fertile et ingénieuse qui préparait le terrain. Notre opération a pour but de rendre perceptible la force de cette mouvance qui a porté le jeune Beck.